Ben Okri adapte Camus pour le Coronet Print Room à Londres
SPECTACLE

Ben Okri adapte Camus pour le Coronet Print Room à Londres

Nadège Alezine le 06.08.18

Ben Okri est un auteur d’origine nigériane qui a vécu entre Lagos et Londres, pour devenir une des plus éminentes voix de la littérature africaine. C’est avec The famished road qu’il accède à la consécration en recevant le prix Booker en 1991. Depuis, il publie poèmes et romans, dont A way of being free, Starbook ou encore A time for a new dream. En 2018, on lui propose d’adapter The Outsider (L’Étranger) d’Albert Camus pour le théâtre. C’est la première fois que le roman de Camus va être joué en anglais sur les planches. 

Comment vous êtes-vous retrouvé à adapter L’Étranger de Camus, pour le théâtre ?

Cela fait longtemps que je m’intéresse à Camus et à L’Étranger en particulier, comme un classique de la littérature moderne française. Anda Winters m’a suggéré, au cours d’une conversation, d’adapter un roman de Camus au théâtre. J’ai trouvé que c’était une excellente idée. Notamment, car Camus adorait le théâtre et a travaillé sans relâche sur ce médium. Après réflexion, on a opté pour L'Étranger. C’était aussi un choix très personnel. C’est un de mes textes modernes favoris. Mais c’est aussi vrai pour de nombreuses personnes à travers le monde. Il y a un enthousiasme palpable quand on annonce autour de soi que l’on va monter cet extraordinaire roman sur scène. 

Avez-vous travaillé à partir du texte original en français ou en anglais ? Si c’était à partir d’une traduction anglaise, laquelle avez-vous trouvé la plus fidèle ? 

J’ai travaillé à cette adaptation avec un mélange de textes originaux, un dictionnaire français et la traduction de Matthew Ward. J’ai pratiquement lu toutes les autres traductions. 

Camus était existentialiste et L’Étranger en est un parfait exemple. Quelle serait, selon vous, la définition de l’existentialisme?

Cela prendrait beaucoup trop de temps à expliquer. Mais pour parler simplement, c’est la poursuite d’un mode authentique d’existence, qui émerge d’un examen rigoureux de notre place dans l’univers, et d’une idée qui nous échappe complètement. 

Mais plus précisément, Camus était plus engagé dans la philosophie de l’Absurde, qui porte sur la perception de l’absurdité de l’existence. D’où la nécessité de déterminer si l’on vit bien une existence authentique ou pas. 

Quels sont les points communs que vous avez avec Albert Camus, selon vous ?

Une certaine authenticité, une interrogation commune sur la réalité, un certain sens de l’humour quant à l’absurdité de la condition humaine, un sens de la justice irréductible, une certaine générosité envers les êtres humains et une certaine limpidité dans le style artistique. 

Est-ce important pour vous, en choisissant un livre de Camus, qu’il ait aussi grandi sur le continent Africain ?

Nous partageons, en effet une affluence de lumière. 

Quelle opinion avez-vous de Meursault, en tant que personnage ?

C’est un des personnages les plus étranges de la littérature moderne. Il y a quelque chose d’à la fois clair et obscur, à son sujet. Il est inéluctablement lié à la vérité et il est incapable de jouer le jeu du vrai et du faux et des jeux imbéciles imposés par la société. C’est aussi un homme, qui étant détaché de la réalité, se retrouve obligé de la questionner. Chaque rencontre avec Meursault révèle toujours quelque chose d’équivoque de notre époque. 

Camus a tenté d’expliquer L’Étranger en disant : « J'ai résumé L'Étranger, il y a très longtemps, par une phrase dont je reconnais qu'elle est très paradoxale: “Dans notre société, tout homme qui ne pleure pas à l'enterrement de sa mère risque d'être condamné à mort.” Je voulais dire seulement que le héros du livre est condamné parce qu'il ne joue pas le jeu." Cette citation est-elle toujours vraie, selon vous, en 2018 ?

Même maintenant, quiconque ne joue pas les jeux imposés par la société sera condamné à mort. Cela peut être une mort sociale. Cela peut être une peine de mort imposée sur vous par vos pairs, votre classe sociale, votre corps de métier ou quelques soient les autres sous cultures auxquelles vous appartenez. La société continue, et continuera à juger les gens plus sur leurs masques que sur leurs visages, plus sur leurs gestes que sur leurs vérités, plus sur leurs mensonges que leurs amours et plus sur leurs performances que sur leurs angoisses. C’est la société elle-même qui a un besoin constant d’évoluer vers la vérité, ce qui revient à dire que nous devons tous, en quelque sorte, être ré éduquer vers la dure réalité de ce que c’est que d’être en vie. Ce sont ces étincelles qui me viennent, quand mon esprit entre en collision avec ce livre. 

Avez-vous une phrase préférée issue de L'Etranger ? Une phrase qui résonne de manière particulière, en vous ?

Il y a la première phrase du livre, sur laquelle on pourrait faire tout un petit séminaire, bien sûr. 

Vous avez reçu le prix Booker en 1991, à un très jeune âge d’ailleurs. Albert Camus, a quant à lui, reçu le prix Nobel de littérature. Qu’apporte ce genre de prix prestigieux à un écrivain, selon vous ?

C’est plus en rapport à ce que cela apporte à l’œuvre, plutôt qu’à l’auteur. Les prix encouragent les gens à avoir plus de respect pour l’œuvre. Que ce soit une authentique ou fausse sanctification de l’œuvre, en tant que telle, seul le temps peut le dire. Quant à l’auteur, s’il est bon et qu’il est engagé dans une œuvre vraie, il devra surpasser ces brefs moments de reconnaissance et continuer son chemin artistique, abrupt et solitaire. 

En quoi est-ce différent, selon vous, d’écrire pour le théâtre plutôt qu’un poème ou un roman ? 

Pour moi c’est la même créativité qui entre en jeu. Mais écrire pour le théâtre, c’est plus social. On parle à l’intériorité des personnes de manière extérieure. Une personne dans le public n’est jamais seule. Elle fait partie d’un collectif, d’une mini-culture. Elle fait partie d’un esprit de groupe, en tant que tel. Écrire pour le théâtre vous rend conscient de l’extériorisation de vos états privés. L’art dramatique est aussi symbolique qu’un rêve, mais un rêve vécu en public. La logique du théâtre est à la fois rigoureuse et étrange. 

Réservations ici.  

 

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Infos Pratiques
Date : du 14 septembre 2018 au 13 octobre 2018
Lieu
Coronet Print Room Notting Hill Londres
Infos
Prix: à partir de £8.50. Métro: Notting Hill Gate.

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