Les effets de l’école en ligne sur la santé mentale des enfants par le psychothérapeute Cédric Leclercq
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Les effets de l’école en ligne sur la santé mentale des enfants par le psychothérapeute Cédric Leclercq

Clémentine Vachez le 20.07.20

L’école joue un rôle primordial dans l’apprentissage des enfants mais aussi dans ses relations sociales. Explications des effets de l’école en ligne et du confinement sur la santé mentale des enfants avec le pédopsychiatre Cédric Leclercq, qui commencera son activité au sein de Medicare en septembre prochain.

Quels bénéfices les enfants ont pu tirer de l’école à la maison pendant le confinement ?

L’école à la maison a sans doute été pour eux une occasion de voir le monde fonctionner autrement. Fini le rythme que l’on croyait immuable : réveil tôt, école et sac à dos, jeux vidéo, dodo … Pour les plus jeunes, rester à la maison en presque continu, ce fut aussi découvrir les secrets de ce qu’il s’y passe lorsqu’en temps ordinaire l’on est à l’école. 

Concernant la partie scolaire de l’épisode, l’école à la maison a donc conduit à apprendre autrement. Ceci signifie qu’outre l’acquisition de connaissances en tant que telles, fut également apprise une nouvelle façon d’apprendre. Je pense d’ailleurs que celle-ci est appelée à se développer et à se perfectionner, ne fût-ce que parce que nous n’en avons probablement pas fini avec ce virus. Encore serait ou sera-t-il évincé, il est fort probable que nous conserverons et perpétuerons certains acquis de circonstance. 

Il n’est donc pas opportun d’opposer apprentissage à la maison et apprentissage à l’école. Il est bien plus intéressantde penser leur complémentarité. L’apprentissage à la maison a sans doute permis :

- de déplacer les apprentissages scolaires dans de nouveaux contextes, 

- de prendre conscience de ce qui en outre peut être appris à la maison (potager, discussions en famille, menus travaux, fabrication de masques …) et ne peut nécessairement l’être à l’école.

- de repérer ce qui manque lorsque l’école n’est pas accessible : une certaine vie sociale, un rythme quotidien (qui concerne autant le temps que les changements d’espaces), le partage collectif, et en fait corporel, de l’apprentissage scolaire, la relation du groupe de pair à l’adulte enseignant …Ainsi, il y a bien eu changement de mode de vie et changement de mode d’apprentissage. Sans oublier, dans ce bilan d’impressions, un constat qui m’a paru très intéressant également : certains enfants et adolescents ont clairement manifesté une forme de soulagement lié à la diminution d’une pression scolaire qui dans leur cas du moins était vécue comme excessive. Il ne s’agissait pas forcément de ceux que l’on savait en difficulté ou souffrance sur le sujet de l’école. D’autres se sont aussi révélés moins épanouis en situation scolaire et/ou sociale qu’ils ne paraissaient l’être lorsque de toute façon ils n’avaient d’autre choix que celui de « tenir le coup ». Ces mal-être scolaires ou sociaux révélés par le confinement mériteraient d’être pris en considération. Une question de respect et de bienveillance à l’égard de ces enfants et adolescents. Une question également d’opportunité : penser les modalités du retour à l’école au-delà du seul Covid, et enrichir le système scolaire … Pourquoi pas ?

L’école en ligne a-t-elle eu plus d’inconvénients que d’avantages sur la santé mentale des enfants ?

Voici une question qui nécessite particulièrement de nous montrer vigilants vis-à-vis de nos a priori. Il est fort probable qu’un sondage sur le sujet rapporterait une réponse affirmative sur ce point : « Oui, l’école en ligne a présenté plus d’inconvénients que d’avantages sur la santé mentale des enfants » ! 

En pratique, je suis loin de le penser. Je pense qu’une bonne part des enfants s’est assez bien adaptée à la situation. Sur ce point, beaucoup en réalité a dépendu non pas de l’école en ligne en tant que telle, mais bien de la « sorte » d’école en ligne. L’envoi désordonné et non-coordonné d’e-mails par différents professeurs fut une épreuve pour de nombreux jeunes davantage que le travail en tant que tel : la présentation linéaire, peu structurée et difficilement organisable, d’une succession de mails et de tâches a été l’occasion de quelques déconvenues. Au contraire, une plateforme bien structurée, investie par des enseignants courageux et soutenus dans leur travail, coordonnée et cohérente en fonction d’un projet éducatif et pédagogique, faisant également la part aux collectifs classe et école, et avec retours des enseignants sur le travail des jeunes, aura au contraire été une opportunité pour beaucoup d’apprendre à gérer autrement et en tout cas de manière structurée et planificatrice un outil informatique généralement dédié à d’autres motivations. Si nos jeunes se montrent très à l’aise dans l’utilisation des technologies, cela vaut souvent dans des domaines ludiques ou d’échanges sur réseaux sociaux. Nous avons peut-être eu tendance à les supposer aussi compétents dans les registres de l’organisation du travail et de l’exploitation de l’information sur internet, ce qui était une surestimation. L’école en ligne peut avoir mis en lumière, plus encore qu’avant, l’importance de former nos jeunes à certains usages des technologies. Quoi de plus crucial lorsque l’on songe à l’avenir de nos démocraties ?

Il faudrait ici aussi prendre en considération ce que fut la réalité familiale de ces enfants et adolescents durant le confinement pour comprendre l’impact de l’école en ligne sur leur santé mentale. La situation idéale était évidemment celle qui permettait une présence parentale sans surcharge de télétravail, sans non plus surcharge d’anxiété et de stress, sans maladie ni décès, et avec relais d’adultes et dialogue. Cela n’a bien sûr pas toujours été possible. Plus la situation à la maison était complexe sur ce point, plus le vécu de l’école en ligneétait négatif. Dans ces cas de figure, l’on ne peut imputer la responsabilité des difficultés à l’école en ligne, mais davantage au contexte. Dans une visée spécifique au sujet de l’école en ligne, ce qui est apparu comme difficultés principales fut davantage visible dans la durée du confinement qu’à ses débuts. Ceci concernait :

- Le manque de vie sociale : pour beaucoup de jeunes, le groupe de pairs constitue un facteur de protection manifeste contre la maladie mentale ou la souffrance psychique. C’est un sujet que ma collègue Aurore Boulard et moi-même avons étudié et présenté récemment dans un livre de « vulgarisation » au sens noble du terme (« Ado, déprimé ou dépressif ? », De Boeck Supérieur, 2020). L’absence de vie sociale a sans doute sur la durée constituée un facteur de fragilisation pour certains jeunes, en particulier ceux qui jusque-là se tenaient tant bien que mal dans un équilibre fragile. L’ennui et le refuge dans les « écrans », problématique surtout lorsque ne sont pas pris en considération certains facteurs essentiels dans la gestion saine des outils électroniques : limitation du dosage, fractionnement, dimension sociale à préserver, repérage des signes précoces de cyberdépendance (agressivité à l’arrêt, perte d’intérêt pour autres activités jusque-là investies, perte de vie sociale, empiétement sur les rythmes quotidiens, la vie familiale et l’hygiène de vie, choix préférentiels de jeux à fort quotient addictif, etc. …),

- Ce que l’on pourrait nommer le « jet-lag » de la vie quotidienne : certains enfants et jeunes (et adultes aussi ! En fait, l’occurrence fut fréquente) ont naturellement déplacé leur rythme veille-sommeil durant le confinement. Le coucher fut de plus en plus tardif, et le lever également. Sans jugement moral sur la question, il sera cependant indispensable de tenir compte de cet état de fait lors de l’anticipation de la reprise scolaire. Biologiquement, trois semaines sont en général nécessaires pour que notre cerveau réadapte son horloge biologique à un nouveau fuseau horaire. Il en ira de même dans ces situations. En outre, nous avons également constaté que les jeunes qui géraient le mieux ce contexte de confinement et d’école à la maison étaient ceux qui avaient réussi à maintenir un rythme de vie relativement structuré, varié, combinant des objectifs, échéances et variations dans le quotidien. Plus que l’école en ligne, c’est donc plutôt l’absence « d’école à l’école » et donc de rythmes et changements d’espaces qui a constitué un problème (pour certains plus que pour d’autres, je le répète).

Un point complémentaire est à signaler : certains jeunes, mais également des adultes, ont peu à peu témoigné d’un malaise latent qu’ils éprouvaient des difficultés à expliquer. Parmi les enfants et adolescents, les vocations de virologues semblent par exemple plus nombreuses, ce qui révèle une attitude positive : le jeune se positionne activement dans un combat, fut-ce imaginaire, contre le virus. En cela, l’école prend un nouveau sens, ce qui justifie plus qu’avant d’apprendre et de se renseigner (scolairement, ou autrement). Chez les plus jeunes, nous avons observé plus de phobies d’insectes, en particulier une peur des abeilles et des guêpes. Celle-ci n’était pas forcément pathologique, et sa part adaptative était probablement majoritaire : dans l’histoire que ces enfants se racontent à eux-mêmes au sujet des dangers du monde extérieur, et sans faire de lien conscient avec le COVID-19, l’insecte piqueur fournit l’image d’un ennemi identifiable, repérable, nommable … Et donc aussi évitable moyennant certaines précautions. Cet ennemi minuscule peut en outre être vaincu et tenu à distance relative. Ceci constitue un mécanisme sain de régulation de la peur et d’adaptation. Beaucoup d’enfants l’ont spontanément mobilisé.

Comment faire pour rendre l’habitude aux enfants d’aller à l’école ? 

Nous touchons ici à une question abordée précédemment : les rythmes devront être réinstallés (le plus tôt sera le mieux), les souffrances scolaires révélées devront être prises en considération, l’école devra montrer qu’elle-même a évolué, etc. ... En réalité, de même que notre société gagnera à tirer les leçons de cette crise dans tous les registres (politique, économique, culturel, social, santé, etc. …), de même nos enfants et adolescents devront rencontrer des occasions d’apprendre de ce qu’ils auront vécu là. Au plus les adultes montreront l’exemple d’une capacité de résilience et de remise en question, au plus les jeunes oseront eux aussi cette dynamique positive, cohérente et saine d’adaptation au changement. 

Avez-vous observé des différences de ressenti en fonction de l’âge ou du genre ?

J’ai en partie répondu à cette question précédemment. Il pourrait être intéressant d’ouvrir une analyse plus large mais je pense que ceci risquerait de nous prendre beaucoup de temps et de nous égarer. Sur la question de la différence de genre (filles vs garçons) et d’âge, je renvoie ceux qui seraient intéressés au livre cité plus tôt « Ado, déprimé ou dépressif ? » 

L’enseignement à distance est-il une nouvelle forme d’éducation ?

Je le pense sincèrement, comme signalé plus haut. Tout comme, soit dit en passant, l’est le travail à distance pour les adultes. L’essentiel à mes yeux est de penser cette alternative non en opposition par rapport à l’école classique (ou au travail classique), mais bien comme une ressource nouvelle, complémentaire, spécifique et intelligente. Je pense que ceux parmi nous qui réussiront à ainsi exploiter positivement les ressources qui par nécessité se sont manifestées durant le confinement sortiront de cette expérience humainement enrichie. Cela vaut donc également pour nos écoles. Je pense en outre que nous ne sommes qu’au début des inventions sur base de ce que nous venons de vivre et continuons de découvrir et d’apprendre à gérer. Ce qui nous est apparu comme neuf ou différent est en quelque sorte un matériel brut. Il nous reste à l’exploiter avec intelligence et créativité.

Le retour à l’école progressif et partiel, quelques jours avant les vacances d’été est-il une bonne chose ?

Pas si les enfants ont à porter la responsabilité d’adultes ou d’Institutions qui seraient eux-mêmes insuffisamment responsables, ainsi que cela a été observé dans certains pays.

Doit-on imposer aux enfants des gestes barrières avec leurs camarades ?

Certains virologues sont assez clairs sur la question (cfr Marc Wathelet) : les jeunes (en particulier les enfants) sont moins symptomatiques que les adultes. Étant moins atteints, ils restent assez mobiles et véhiculent semble-t-il facilement le virus. L’hypothèse du moins prend de la consistance jour après jour. Suffisamment pour que nous ne puissions nier cette éventualité. Autrement dit, le retour à l’école doit être déterminé par des critères avant tout médicaux, bien davantage qu’économiques. Le contraire serait me semble-t-il irresponsable et ferait en outre peser un lourd poids sur les épaules de nos enfants. Nos enfants sont aptes à comprendre la situation que nous vivons. Leur mentir manifestement serait injuste et nocif. Ils méritent d’être informés sur les grands points, sans susciter la panique, sans étaler des détails inutiles, et en pointant toujours ce qui est fait et peut être fait dans une logique positive et victorieuse. Ainsi, ils devront (ou devraient) probablement eux aussi porter des masques lors du retour à l’école. Eux-mêmes doivent être conscients qu’ils ne sont pas personnellement en danger et que grâce à leur participation ils jouent un rôle positif et aidant dans notre société, ce pour quoi nous leur sommes reconnaissants. Non seulement le masque est le moyen le plus efficace de limiter la propagation du virus, mais en outre il permet de limiter le côté bien plus gênant du confinement, ou d’éviter l’aspect autrement choquant de mesures de distanciations sociales dont nous savons qu’elles sont peu efficaces et si difficilement organisables au sein d’une école qu’elles en deviennent traumatisantes et angoissantes. 

Ce discours positif et raisonnablement responsabilisant (c’est-à-dire sans attitude culpabilisante ou anxiogène) n’a donc de sens que s’il est couplé à une organisation sociale et politique responsable. Ainsi, le port du masque à l’école devrait me semble-t-il être envisagé, expliqué comme il se doit, et être perçu dès lors comme une attitude intelligente, solidaire et responsable. Il s’agit d’un geste aussi positif que celui de mettre sa ceinture de sécurité en voiture, avec une dimension davantage altruiste que personnelle. Le port du masque n’est donc pas une réduction de nos libertés mais bien une utilisation positive de celles-ci, contre le virus et pour le collectif. Il permet en outre de limiter la contrainte de stratégies peu rentables et forts complexes de distanciation sociale. Il permet donc d’entretenir une liberté d’interaction sociale et de jeu entre enfants. La question des temps de midi est dès lors problématique sur ce point. Des repas collectifs dans un espace fermé et avec une densité importante de population poseraient problème. Il faudra donc inventer sur ce point des modalités praticables : fractionner les groupes scolaires durant les périodes de plus grande pandémie et répartir par groupes de dix enfants le matin et dix enfants l’après-midi, sans repas à l’école ? Il n’est pas trop tôt pour que nous nous mettions déjà à réfléchir sur le sujet de cette organisation raisonnable qui permettra à nos enfants d’être positivement actifs sans avoir à porter de responsabilité injuste. 

Comment accompagner les angoisses des enfants face au retour de l’école ? Auriez-vous des conseils pratiques pour préparer la rentrée en septembre et les soutenir au mieux ?

Retenons en résumé les points suivants :

- Des adultes cohérents et non-dominés par l’angoisse sont un facteur de protection.

- Un enfant qui se sent actif dans la lutte contre ce qui pourrait l’angoisser est moins exposé à l’angoisse que ne l’est un enfant passif.

- Un discours franc et honnête, limité cependant à ce qui est pertinent et sans détails macabres ou angoissants, aide nos enfants. Si ensuite, d’autres questions surgissent, les écouter et tenter de répondre au mieux, tout en sachant que parfois nous avons aussi le droit, en tant qu’adultes, de rester sans réponse formelle. Ceci ne nous rend pas impuissants. Toujours nous reste la possibilité d’une réponse humaine porteuse d’espérance et de valeurs positives. « Même si je ne connais pas la réponse à cette question, voilà comment moi je me débrouille avec cela. Et de toute façon, nous ne sommes pas seuls et nous nous soutenons … »

- Dans une telle situation de crise, chacun a un rôle à jouer. C’est une large partition sociale dans laquelle les enfants apportent leur force de vie. Nous les remercions pour cela, mais ils n’ont pas à porter ce que nous adultes nous engageons à assumer.

- Présenter les attraits de l’école telle qu’elle s’est adaptée positivement et intelligemment au contexte. « Nous, les humains sommes des petits futés qui inventent des solutions et des stratégies qui nous rendront plus forts que ce virus » … Ne pas reprendre les cours dans une sorte de réplique de l’avant Covid-19 qui tenterait de nier ce qui a existé. Permettre un débriefing collectif de cette crise et du confinement, sans mélodrame et sans prolongation inutile, et se remettre au travail ensemble et avec détermination. Profiter de cette crise et de ces changements pour participer à reconnaître et découvrir les ressources d’un monde en évolution. Autrement dit, maintenir en conclusion que toute épreuve constitue une occasion de nous rendre plus forts ensemble, créatifs, intelligents, sensibles et acteurs de progrès pour le monde. Comprendre que l’essentiel repose sur un état d’esprit, un partage, un courage, et sur certaines audaces également qui fondent nos libertés et nos espoirs.

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