Bruno Dumont explore le mythe de Jeanne d’Arc à l’écran
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Bruno Dumont explore le mythe de Jeanne d’Arc à l’écran

Nadège Alezine le 29.05.20 - modifié le 01.06.20

Ancien professeur de philosophie, Bruno Dumont est un cinéaste et scénariste à part. Il a fait ses armes en réalisant des films d’entreprise pour finalement devenir un de ces artistes à la filmographie inclassable. De la vie de Jésus (1997), à l’Humanité (1999) à Camille Claudel 2015 et Ma Loute avec Juliette Binoche, Bruno Domont aime raconter ses histoires jouées sans comédiens professionnels et souvent qui se déroulent près de chez lui, dans le nord de la France.

Avec Jeanne d’Arc, Dumont se penche sur le procès de la pucelle d’Orléans. Symbole d’une féminité engoncée et réprimée par l’église, son personnage de Jeanne est joué par une comédienne âgée de 10 ans, la formidable Lise Deplat Prudhomme.

Après Jeannette, l’enfance de Jeanne d’arc, vous sortez Jeanne d’Arc. Qu’est-ce qui vous plaît tant dans le personnage de la pucelle d’Orléans ?

L’idée de départ était de prendre un sujet convenu pour en faire une comédie musicale. Le sujet de Jeanne d’Arc avait besoin d’être renouvelé, dépoussiéré.

Lise Deplat Prudhomme est extraordinaire en Jeanne d’Arc. Pourquoi avoir choisi un enfant de 10 ans pour jouer Jeanne (qui en avait 19 ans) ?

 Je l’ai trouvé pour Jeannette car il me fallait une petite Jeanne pour jouer ce rôle. Je devais prendre une comédienne plus âgée pour jouer Jeanne, et par un concours de circonstances, je n’ai pas trouvé. L’idée un peu saugrenue de prendre une Jeanne de 10 ans est alors venue et cela m’a paru extraordinaire, pour redonner à cette figure un peu surfaite, un peu de nouveauté. L’histoire de Jeanne d’Arc parle de quelque chose de jeune, d’innocent. Elle correspond au renouveau, à la jeunesse, à l’expression.

Le texte de Charles Péguy est ardu. Comment l’avez-vous travaillé avec votre jeune comédienne ?

Comme c’est ardu, il fallait aussi trouver une balance. Il ne faut pas renoncer à ce qui est ardu parce que c’est ardu mais il ne faut pas laisser ce qui est ardu, ardu. Je voulais garder la profondeur de Péguy sans faire un film austère et insupportable. La petite redonne de l’enfance à la peinture de Péguy. J’aime bien trouver des équivalences, un contrepoids. Entendre une petite fille haute comme trois pommes dire du Charles Péguy, ça a de la gueule ! (rire)

Pourquoi avoir choisi Christophe pour la musique ? C’est un choix inattendu.

L’idée était de trouver un mode plutôt mélodique pour créer un contrepoids. J’ai réussi à l’amadouer pour le faire jouer et chanter dans le film. En fait, on s’est bien entendu. Pour lui c’était une découverte car il n’avait jamais eu dans la bouche du Charles Péguy et il a vu l’effet que cela pouvait avoir sur lui. Je crois qu’il était content et il a accepté de jouer, alors que ce n’était pas prévu au départ. Il est étonnant, non ?

À part, Fabrice Lucchini, tous les comédiens du film sont non professionnels. Alors, c’est quoi qui vous attire tellement chez eux ?

Cela fait longtemps que je travaille avec des comédiens non professionnels. Le comédien professionnel ça reste un artifice. Alors c’est très intéressant et j’ai fait travailler certains d’entre eux mais je choisi mes comédiens en fonction des couleurs, des sujets. Chez les comédiens non professionnels, il y a quelque chose de vrai, d’authentique, d’un peu contraint, ce n’est pas facile de travailler avec eux, ils obligent de travailler avec du vivant. Les comédiens professionnels sont très neutres, ils travaillent sur des textes. Mais je travaille avec les deux.

Vous avez tourné les scènes du procès dans la cathédrale Notre Dame d’Amiens. C’est aussi un personnage de cette histoire que vous racontez…

Oui bien sûr, les décors c’est très important. Moi mon travail c’est de représenter. Alors il faut que je représente Jeanne de Péguy. Tout m’intéresse : la mise en scène au cinéma elle se fait partout, aussi bien dans les décors, la musique... le sujet de Jeanne porte sur des questions mystiques, c’est compliqué le mystique à traiter…Filmer une cathédrale permet de rendre tangible des questions spirituelles absolument inconcevables. Ce dont parle Jeanne c’est assez mystérieux. Il faut donner au mystère une forme.  C’est quoi une cathédrale ? C’est architecturer une transcendance. Quand vous entrez dans une cathédrale, que vous soyez croyant ou pas, tout de suite il se passe un truc. Il y a un rapport au grandiose qui se fait avec sa taille et cela vous rend petit. Au cinéma, cela fonctionne très bien pour évoquer ce que dit Jeanne, il faut la splendeur d’une cathédrale, d’une rosace, pour exprimer ce qu’elle dit. Tourner le procès là-dedans cela règle un problème de poids et de mesures ; en fait le cinéma pose des problèmes de points de vue. La cathédrale aide le spectateur à savoir ce qui se joue.

Jeanne se retrouve seule face à ce concile d’hommes, tous plus ou moins ridicules et de mauvaise foi.  On a l’impression que c’est la condition féminine que vous faites rejouer dans la scène du procès. Qu’en pensez-vous ?

Ça va plus que ça. Les hommes sont touchés aussi. Pour moi, ce serait ridicule de dire que c’est la condition des femmes uniquement cela touche quelque chose de plus universel…Avec les hommes, les femmes, les animaux. D’ailleurs, Jeanne ce n’est même plus une femme d’ailleurs.

Alors, c’est quoi ? Une idée ?

Non c’est le cœur vibrant de la nature humaine. Le cœur mystique du tout à chacun, le vôtre, le mien. Du passé, du présent, c’est infilmable ! Il faut se fixer sur la petite, vous la filmez droit devant et normalement le miracle s’opère ; c’est une relation mystique avec le spectateur qui se créé.

Alors aujourd’hui qui serait Jeanne D’Arc ? Greta Thunberg ?

Des Jeannes d’Arc, il y en a partout. Jeanne d’Arc c’est quelqu’un qui dit non. C’est quelqu’un qui vient d’ailleurs, une petite fille illettrée qui tout d’un coup décide de devenir chevalier, de mettre les anglais dehors, qui discute avec Dieu, qui a des visions etc…donc c’est quelque chose de mythique ; nos vies humaines sont beaucoup plus modestes que ça. C’est pour ça que c’est un mythe car elle représente quelque chose de totalement rêvé, de tout petit qui devient très grand…

Pour dire ce que c’est la France et bien vous racontez Jeanne d’Arc et vous avez la France.  

Vous filmez beaucoup la région du nord d’où vous êtes originaire. Pourquoi ?

Il faut filmer l’universel et l’universel n’apparaît que dans le local. Si j’étais Anglais, je filmerais en Angleterre. Cela marcherait tout autant. Il faut à la fois s’ancrer profondément dans le local, car vous touchez quelque chose de très naturel, de très accentué, de très caractéristique…

Et il n’y a que cela qui puisse faire apparaître la vérité des choses.

Votre philosophie du cinéma, c’est la recherche de la vérité, finalement ?

Oui, exactement. La seule façon de pouvoir atteindre cette quête, paradoxalement, c’est de prendre des chemins de traverses et de filmer une petite fille, dans le nord…c’est un problème d’harmonie en fait. Le travail de l’artiste c’est un travail d’accord. Pour faire des accords, il faut avoir de l’oreille. Je suis de là-bas je connais les gens et les endroits. Le cinéma c’est très naturaliste, il faut filmer des paysages avec des gens qui correspondent aux paysages. Plutôt que d’y mettre des acteurs, je veille sur l’accord.

Quel est votre prochain projet de cinéma ?

Je viens de tourner un film avec deux comédiennes professionnelles ! (rire) Léa Seydoux et Blanche Gardin sur une star de la presse et de la télévision. Il va sortir l’année prochaine.

Sortie le 19 juin 2020 sur Curzon Home Cinema

 

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