Mon confinement à Londres avec Anissa Bekkouche
EXPAT LIFE

Mon confinement à Londres avec Anissa Bekkouche

Nadège Alezine le 21.04.20

Enseignante de français dans une école de Londres, Anissa Bekkouche témoigne sur les effets du confinement à la fois sur son métier et son moral. En attendant de retrouver les siens et d’aller déguster un burger avec ses copines, la jeune femme profite de ce moment particulier pour créer des liens en utilisant son compte Instagram.

À 32 ans, elle a choisi l’est de Londres pour vivre et travailler. Arrivée il y a 11 ans, elle a quitté la banlieue de Marseille pour tenter l’aventure londonienne. Au moment de l’annonce du confinement, elle se retrouve seule, ses colocataires ayant choisi d’aller se confiner ailleurs. De l’isolation du début, elle en garde un goût aigre doux, heureusement, sa situation s’est améliorée avec la venue d’une nouvelle recrue dans sa maisonnée.  

Quelle est votre routine quotidienne ?

Au moment d’écrire, on est en vacances scolaires du coup la routine des deux premières semaines a changé pour deux semaines. Dès que le rythme d’école reprendra, je sortirai du mode “vacances”.

Le mode travail c’est : Réveil naturel entre 6h et 7h. Douche, petit-déjeuner, Facetime avec mes sœurs et ma mère, souvent avec ma meilleure amie aussi puis je suis devant mon ordi à 9h. Je travaille de 9h à 13h/13h30, déjeuner, puis de 14h à 18h je m’occupe des enfants de ma famille de cœur à Londres. Les parents sont “key workers”, nous sommes voisins et l’école des enfants a fermé donc il leur fallait absolument trouver une solution. Des journées bien remplies finalement !

Le mode vacances c’était : réveil naturel toujours entre 6h et 7h, en général j’ai envie de cuisiner en me réveillant donc je m’active pour faire du pain, des brioches ou des beignets algériens. J’ai fait beaucoup de tri et de rangement, j’ai réorganisé l’appart et j’ai continué à garder le rythme de l’après-midi avec les enfants.

En général les soirs, mode travail et mode vacances, je cuisine. Pour moi c’est vraiment ça le plaisir de la quarantaine. Avoir le temps de penser, de saliver et de cuisiner quelque chose avec amour.

Vous êtes plutôt pyjama et pantoufles pendant le confinement ? Ou vous continuez à vous habiller ?

Je suis carrément habillée pendant le confinement (habillée d’habits pas repassés !). On inclut le rouge aux lèvres aussi.

J’ai voulu garder le “rythme” principalement pour ma santé mentale, même si je reste flexible.

Avec qui êtes-vous confinée ?

Réponse courte - avec ma colocataire Ella.

Réponse longue - Mes colocs avaient fait le choix de la quarantaine chez leurs parents/petit ami. Je me suis donc retrouvée seule au début. Cela a été une expérience difficile. Je me suis sentie très vite très seule, loin de tout et tout le monde, mais aussi et surtout très célibataire et triste. J’ai donc activement cherché un/une nouvelle colocataire. J’ai croisé Ella sur Instagram, elle avait perdu son boulot, son mec, je l’ai donc invité à rester à la maison et depuis on habite ensemble et c’est TRÈS cool. Moins de larmes et tellement plus d’éclats de rire.

Continuez-vous à travailler depuis chez vous ? Si non, expliquez-nous votre situation ?

Oui, je travaille de la maison. Au collège où j’enseigne on a très vite pesé le pour et le contre de l’enseignement à distance. On savait que le confinement allait accentuer une partie des inégalités qui existent déjà. On connaît notre démographie et les difficultés rencontrées par les familles (le manque d’outils numériques, appartements exigus, précarités…) on sait aussi que pas toutes les familles ont les moyens de prendre le relais des enseignants. La direction a donc pris la décision de ne pas continuer à suivre le programme scolaire et/ou imposer trop de technologie. On s’assure de mettre à leur disposition du matériel de révision chaque semaine, ainsi que des défis lecture et culture. Pour tous ceux qui n’ont pas d’outils numériques à la maison, le secrétariat a fait le travail incroyable et laborieux d’envoyer des packs crées par les enseignants de chaque matière par la poste. On a aussi mis en place un système respectant les mesures de distanciation sociale et gestes barrières où les élèves peuvent venir récupérer un déjeuner gratuit s’ils y avaient droit (free school meals) ainsi que des livres et des protections hygiéniques.

Actuellement je monte un projet d’écriture interclasse entre mes élèves anglais et la maison de retraite de ma ville natale.

Avez-vous pensé à rentrer en France au moment du début de la crise ?

Oui évidemment que j’ai pensé à rentrer en France ! Mais l’idée a été très furtive pour plusieurs raisons. La première étant qu’en France la population était confinée depuis une semaine déjà et je ne voulais pas prendre le risque de voyager. La deuxième étant que je suis “key worker” le collège est ouvert et assure un service minimum je suis donc sur le planning une fois toutes les quatre semaines.

Ce qui vous manque le plus en confinement ?

Bien que je sois consciente du privilège que j’ai de bien vivre ce confinement (santé, matériel, social et émotionnel), je réalise que j’ai peur de tomber malade ou que mes proches tombent gravement malades.

Donc, ce qui me manque le plus c’est la sérénité. La quasi-certitude que tout et tout le monde va bien. (Et manger McDo quand je veux aussi)

Avez-vous des connaissances atteintes par le virus ?

Non – personne dans mon entourage même si j’entends des choses ci et là, ça reste loin de mon cercle.

Quels sont les conseils que vous pouvez donner à ceux qui vivent mal leur confinement ?

REACH OUT ! Il faut se le dire et le dire.  Pour moi c’est l’étape essentielle. Il faut tant bien que mal ne pas s’en vouloir, et éventuellement trouver un professionnel avec qui en parler.

En France (pour ceux qui préfèrent le faire en français) et en Angleterre il y a des professionnels (psychologues, sophrologues, psychanalyste etc..) qui ont lancé des initiatives sur Facebook, ici et ici pour un groupe spécialement dédié aux personnes queer. Des coups de fil gratuits pour pouvoir parler quand ça va mal.

Je dépose aussi ici les coordonnés de Damien qui organise une cellule de soutien psychologique par téléphone à ceux en détresse face à la situation. Les rendez-vous sont à prendre par sms ici +33 82 25 08 96.

C’est un moment extraordinaire avec son lot d’émotions. Il n’y a pas de bonnes et mauvaises réactions. Et puis surtout, nous ne sommes pas seuls. Beaucoup d'entre nous ont été ou sont très corona anxieux/ses. Allons alors faire un tour chez @Corona-Anxieux-United sur Instagram pour se sentir moins aliénés. 

Finalement, pour les femmes mon conseil c’est aussi d’apprendre à connaître les phases de son cycle menstruel. L’équilibre psychologique est souvent perturbé, d’apprendre à se connaître par rapport à son cycle est précieux mais devient essentiel dans un moment comme celui qu’on vit pour appréhender ces différentes étapes.

Suivre @ClaireBaker sur instagram créatrice de l’hashtag #adoreyourcycle ou @SPMtamere pour rester dans l’espace francophone.

Ce qu’il vous plaît le plus en étant confinée ?

La flexibilité du temps et pouvoir prendre le temps.

J’adore cuisiner, j’aime m’asseoir sans rien faire, j’aime sortir de la douche et m’étaler sur le lit en serviette. Je m’autorise parfois tout ça mais ça reste un plaisir du week-end à cause du rythme habituel.

Que pensez-vous de la manière dont le gouvernement britannique traite la crise ici ? Et en France ?

D’abord en tant qu’expat j’ai trouvé difficile de devoir voir, comprendre et digérer les actions en différé. Quand les mesures de distanciation sociale étaient renforcées en France, que les plus vulnérables (dont ma maman) ont commencé leur quarantaine, moi j’étais chaque matin et soir dans un métro, un bus et un train bondés. Quand la quarantaine a été généralisée en France que mes proches ont arrêté de travailler, j’étais toujours dans mes métros, bus et trains bondés et le Premier ministre nous avertissait d’être prêts à perdre les gens qu’on aime avant l’heure. Il fallait que je tienne debout forte et sûre de moi face aux élèves alors que j’étais en colère contre le leadership et le système politique en général. 

Avec le recul, je suis encore plus en colère. On a attendu que la mort soit à nos portes pour penser à agir, et nous avons agi seulement quand la mort avait déjà frappé. J’ai fait partie de ceux qui ont vu, lu et entendu ce qui se passait en Chine et qui étaient plutôt relax, je n’ai rien vu venir. Mais je ne suis ni leader politique ni spécialiste de la santé ; je n’avais à prendre aucune décision si ce n’est celle de suivre ou pas les directives du gouvernement. Je pense que le drame sanitaire, social et économique aurait pu être évité si les leaders avaient pris de vraies décisions au bon moment. Les leaders n’ont pas eu l’intelligence de la situation et voilà ou on en est. Je pense évidemment aux victimes du Covid 19, mais je pense aussi aux victimes collatérales. Et on sait qu’il y en a vraiment beaucoup!

La situation économique l'a emporté sur la situation sanitaire et ça en dit suffisamment sur le genre de société que nous sommes. Je cite Christiane Taubira ici: “L'économie ne peut pas être un absolu, une divinité, un veau d’or". Nos livres d’histoires se souviendront de ce raté phénoménal.

En parlant de leadership, il est important aussi de comprendre que les pays ayant mis en place les réponses les plus efficaces face à la pandémie sont des pays dirigés par des femmes (Taïwan, Nouvelle-Zélande, Allemagne). Réponses efficaces non pas parce que ces dirigeantes sont maternelles, pleines d’empathie et d’amour (coucou Forbes, bien essayé mais tu te plantes dans l’analyse), mais parce que leurs actions ont été déterminantes pour freiner l’épidémie. On parle par exemple ici de généralisation des tests et d’augmentation de la capacité des lits très vite. Nous avons intérêt à faire en sorte que les livres d’histoire se souviennent de ça.

Je vous invite à lire quelque chose de plus approfondi sur le sujet écrit par Arwa Mahdawi ici, et d’écouter Christiane Taubira sur France Inter.

Quelle est la première chose que vous avez envie de faire une fois le confinement terminé ?

On sait maintenant que le dé-confinement se fera de manière lente et par étapes. Un simple Big Mac avec mes copines chéries assises face à la fenêtre du drive fera très bien l’affaire.

 Anissa sur Instagram: @fromlondonwithlove_

 

 

 

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