Ladj Ly raconte sa version des Misérables
TENDANCE

Ladj Ly raconte sa version des Misérables

Nadège Alezine le 27.03.20

C’est quelques jours après avoir reçu le César du meilleur film qu’on a rencontré Ladj Ly à Londres. Réalisateur de plusieurs films documentaires, (À voix haute, 365 jours au Mali) et de courts-métrages, Ladj Ly a choisi la fiction pour parler de la banlieue, territoire où il a grandi et fait ses armes, caméra au poing, à l’affût des bavures policières. Les Misérables, c’est un clin d’œil au roman de Victor Hugo, mais aussi une nouvelle vision du quotidien de la France des banlieues confrontée à la pauvreté et aux exactions policières.

Prix du jury à Cannes, nomination aux Oscars et César du meilleur film en poche. Comment recevez-vous cette reconnaissance internationale envers Les Misérables ?

On la reçoit très bien. Moi, ça va faire 20 ans que je fais ce métier. Et quand on voit tout ce qui passe autour des Misérables, que la profession, le public et que tout le monde soutient ce film, on ne peut être que content et fier. Ce message que je traîne depuis 20 ans est enfin entendu dans le monde entier. Le film a été vendu dans 50 pays et cartonne un peu partout.

Quelle image pensez-vous donner du cinéma français à l’étranger avec Les Misérables ?

L’image qu’on donne, c’est l’image de cette nouvelle France. Mon film, c’est un film patriote. Il parle de la France d’aujourd’hui, c’est important de dire que la France, c’est nous tous. Les Misérables, c’est la diversité qui gagne. On parle beaucoup de diversité : il y a ceux qui en parlent et ceux qui font bouger les choses. Avec ce film, je suis le premier homme Black à avoir un César pour le meilleur film et ça, c’est quand même historique !

Et cette cérémonie des César, elle n’a pas été trop compliquée à gérer pour vous ?

Ça a été super de gagner quatre César et que la diversité soit représentée et en même temps, je n’en garde pas un super souvenir. On a l’impression de s’être fait voler cette victoire alors que c’est la diversité et la France, cette nouvelle génération qui arrive et qui gagne avec ce film.

Il n’y a pas beaucoup de mixité dans le cinéma français. Comment ça se passe pour vous quand vous arrivez devant les producteurs avec le sujet des Misérables ?

Personne n’y croit, clairement. Aujourd’hui, j’ai envie de dire : “Tant pis pour vous, les gars !”

Les Misérables de Victor Hugo a été écrit à Montfermeil, où vous avez tourné le film. Pouvez-vous m’expliquer la genèse de votre film ?

La genèse du projet a démarré il y a 10 ans. À l’époque où je faisais du “cop watching”. Je filmais les policiers quand ils intervenaient dans le quartier. Et un jour, j’ai filmé une bavure policière que j’ai partagée sur Internet et qui a déclenché une enquête de l’IGS avec des policiers suspendus, ce qui était une première en France. Quand j’ai vu tout ce que cela avait déclenché, je me suis dit qu’il fallait en faire une fiction pour toucher encore plus de monde. Et pourquoi Les Misérables ? Car j’habite Montfermeil et il se trouve qu’une partie du roman de Victor Hugo a été écrite là-bas, et depuis gamin, on a été bercé par cette histoire. On a la fontaine Jean Valjean, la maison des Thénardier… Il se trouve que la misère est toujours présente sur ce territoire, que les misérables sont toujours là et ils ont juste changé de couleur de peau. À l’époque c’était Causette et Gavroche, aujourd’hui c’est Issa.

Vous avez choisi de débuter le film pendant la victoire des Bleus à la Coupe du monde de football de 2018. Pourquoi avoir choisi ce moment pour débuter le film ? 

Parce que j’avais ce souvenir de la Coupe du monde de 1998, j’avais 18 ans et cela reste un moment gravé dans ma mémoire. On était tous ensemble, on a appelé la France Black Blanc Beurre, on sait bien que cela n’a pas duré bien longtemps. Cette dernière Coupe du monde, c’est ce qu’elle raconte malheureusement. Le foot arrive à tous nous unir, à faire qu’on soit tous Français, mais quand le match se termine, tout le monde retourne à sa condition. Ça raconte que des jeunes Français quittent leur quartier pour venir célébrer la victoire de l’équipe de France et à la fin du film, ces mêmes jeunes s’en prennent à un autre symbole de la France, qu’est la police. 

Le film est construit avec une narration élastique : ça tire, ça se tend jusqu’à ce que ça pète. 

Dans ces quartiers, on est toujours sous tension même s’il y a aussi de supers moments. Même avec les policiers, qui sont toujours là, qui tournent, on se dit qu’à tout moment il peut se passer quelque chose. Il y a toujours cette tension qui est omniprésente. Dans le film, c’est aussi ce que j’ai voulu dire. Dès le début dans la séquence sur la Coupe du monde, qui est une scène de joie, il y a cette musique d’ambiance et on se dit qu’à tout moment ça peut dégénérer. On garde cette tension et pendant tout le film : on pense que ça va exploser, on reste en suspens et à la fin, on ne sait pas. 

Les policiers sont là pour surveiller la cité et votre personnage les filme avec son drone. Il y a comme un effet miroir. Qui surveille qui finalement ? 

J’ai été l’œil du quartier pendant longtemps. J’ai toujours filmé tout ce qu’il s’y passait et comme les policiers étaient là pour nous surveiller, en même temps, moi aussi, je les surveillais, surtout quand ils se comportaient mal. Nous aussi, on les filme pour témoigner de ce qu’il se passe. À chaque fois que je sortais ma caméra, ça calmait tout monde ! Je me suis rendu compte de l’impact et de la force de la caméra.

Vous vous inspirez de votre propre expérience de la vie en banlieue dans le film. Il y a-t-il des scènes du film que vous avez vous-même vécues ? 

Tout est inspiré de faits réels. La scène finale, c’est une scène que j’ai vécue dans ma cage d’escalier quand j’habitais aux Bosquets. Un jour, je sors de chez moi et là, je vois 100 gamins qui ont tapé un guet-apens aux policiers. Je l’ai vu, je l’ai vécu et quand je la tourne, j’essaye d’être le plus juste possible. D’ailleurs, j’ai tourné dans la même cage d’escalier au plus près de la réalité et c’est vrai que c’était très intense. 

La caméra devient une arme finalement.

Oui totalement. J’ai toujours considéré que c’était mon arme. JR a d’ailleurs pris cette photo de moi en train de braquer son objectif avec ma caméra. Oui, j’ai toujours considéré que la caméra me servait à me protéger face aux policiers et en même temps elle a permis à ce que justice soit faite.

Suite à l'épidémie de Covid 19, la sortie du film au Royaume-Uni a été reportée à une date future.

Crédit photo: Clara Euler. 

 

Partager

à voir également