Interview d'Adèle Haenel et Noémie Merlant pour la sortie Portrait de la jeune fille en feu au Royaume-Uni
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Interview d'Adèle Haenel et Noémie Merlant pour la sortie Portrait de la jeune fille en feu au Royaume-Uni

Nadège Alezine le 31.01.20 - modifié le 28.02.20

Portrait d’une jeune fille en feu a été écrit et réalisé par Céline Sciamma (Tomboy, Bande de filles, ma vie de courgette). La réalisatrice et scénariste a obtenu le prix du scénario au dernier festival de Cannes pour cette histoire d’amour saphique entre une peintre et son sujet dans la Bretagne du 18e siècle. Exploration du désir mais aussi du consentement, ce film résolument féministe et dans l’air du temps met en scène Adèle Haenel (En liberté ! 120 battements par minutes) et Noémie Merlant (Le ciel attendra).

Au centre de l’actualité #MeToo depuis quelques semaines, Adèle Haenel a dénoncé les attouchements d’un réalisateur français avec qui elle avait collaboré alors qu’elle était adolescente dans une tribune organisée par Médiapart. Depuis, elle est devenue le symbole d’un féminisme français pour qui le droit d’importuner n’a plus lieu d’être.

Il n’y a que des femmes dans ce film. Était-ce important pour vous de participer à ce projet ?

Noémie Merlant : J’ai trouvé que c’était important de jouer dans un film qui parle des femmes, avec un point de vue de femme avec des femmes. Des films avec que des hommes, avec la vision des hommes, où l’on voit des femmes en fonction des hommes, il n’y a que ça…

Adèle Haenel : On peut presque voir ça sous un aspect comique ! Ah bon ? On est à ce point invisible ? Pour que ce soit absolument choquant pour tout le monde qu’on fasse un film avec seulement des femmes ! Alors que des films où il n’y a que des hommes, ce n’est pas choquant. C’est tout à fait normal. En fait, l’idée n’est pas d’éradiquer les hommes mais de proposer une expérience où l’on demande : que cela provoque-t-il de mettre un homme dans le cadre ou pas ? Ce film pose délibérément cette question.

 

Et vous, vous jouez le rôle de la muse, celle qu’on objective normalement ?

Adèle Haenel : C’est vrai que ce n’est pas une muse comme les autres, Héloïse. Mais en fait c’est dans la façon dont on en parle que le rôle de la muse devient passif. Parce qu’au fond c’était la place des femmes dans l’histoire de l’art. Quand on repense au rôle de la muse : la femme entre dans une pièce et l’homme réfléchit, l’homme crée. Ce genre de conneries, et ben moi ça m’énerve beaucoup ! Il s’agissait ici de parler de l’excitation intellectuelle, artistique et amoureuse qu’il peut y avoir juste parce qu’il y a du consentement et de la collaboration. En fait, quand deux cerveaux se confrontent, quand les gens discutent les enjeux et cherchent des solutions plastiques et esthétiques, c’est tout à fait excitant, plus que d’avoir un point de vue qui domine, qui écrase.

En parlant de collaboration, il y a cette scène où les trois personnages décident de peindre un avortement. Une exploration du corps féminin inédite au cinéma…

Adèle Haenel :  On a eu beaucoup l’occasion de voyager dans la construction virile du corps, c’est vrai. Vivre du côté des hommes, ça, on sait ce que c’est. On manque de représentations de ce qu’est l’avortement au cinéma…Ce n’est même pas un thème, même les règles, cela n’intéresse pas le cinéma : c’est fou !

Comment vous êtes-vous préparées aux rôles de Marianne et Héloïse ?

Noémie Merlant : Pour le rôle de Marianne, j’ai travaillé sur le regard du peintre. J’ai beaucoup observé Hélène Delmaire, qui a peint les tableaux du film. C’est une danse à trouver entre les va-et vient du peintre à son sujet.

Adèle Haenel : C’est film centré sur l’idée du regard et justement de sortir de l’aspect passif. Moi ce qui m’intéressait c’était de construire le personnage autour de l’action et de passer de l’objet au sujet. En fait, au départ la position d’Héloïse qui sort du couvent c’est une position où on ne lui demande pas de collaborer. J’ai étudié la possibilité de résistance : on a voulu faire des portraits réalistes de résistantes. Qui n’impliquent le fait d’être une femme forte au sens où on attend d’une femme qu’elle se sacrifie pour sa cause. Ce qui est une autre façon de nous faire fermer notre gueule donc ça m’agace encore plus mais le mode de résistance que choisi Héloïse dans le film c’est un mode d’absence : « je fais tout ce qu’on me demande en tant qu’objet mais vous ne saurez jamais qui je suis. Il y aura toujours chez vous une sorte de stress à vous demander : il y a peut-être quelqu’un qui se cache derrière cet objet. »

Est-ce que vous diriez que Portrait d’une jeune fille en feu est un film féministe ?

Adèle Haenel et Noémie Merlant : Oui !!

Et, vous, en tant que femmes, vous n’avez pas peur de vous déclarer féministes ?

Noémie Merlant : Non, j’ai juste peur que les gens ne sachent pas ce que c’est que d’être féministe. Certains pensent que c’est une lutte contre les hommes mais ce n’est pas ça du tout.

Adèle Haenel : Pour questionner les formes justement c’est intéressant le féminisme. Faut le voir aussi dans une dynamique de représentation. Pour moi être féministe, c’est re inventer des formes. Puisque l’histoire du cinéma est centrée sur le male gaze et une hiérarchie entre les sexes. Qui a produit des formes très intéressantes mais potentiellement il y a tout un champ autour qui dit que le cinéma c’est le regard des hommes sur les femmes, du dominant sur le dominé : c’est une impasse. Alors que la collaboration, c’est plus inventif. Quand on s’adresse avec un langage de domination, on stérilise une bonne partie de son audience. Pour moi, le female gaze ce n’est pas le miroir du male gaze mais plutôt une façon d’aborder le spectateur comme un spectateur total, non genré.

Sortie de Portrait d’une jeune fille en feu de Céline Sciamma le 28 février au Royaume Uni sur tous les écrans Curzon et à l'Institut français du Royaume-Uni. Réservations ici. 

 

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