Souad Massi se met à nu
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Souad Massi se met à nu

Nadège Alezine le 06.01.20

Vous sortez l’album intitulé Oumniya. Quelle est sa signification ?

Oumniya veut dire “mon souhait” en français. C’est une chanson douce mais avec un texte très dur. C’est un titre qui parle de trahison mais avec une lueur d’espoir, un appel à l’apaisement qui vient d’une force extérieure. Dans le refrain on retrouve ce souhait du retour à une paix intérieure.

Quel message voulez-vous faire passer avec ce disque ? Quelle humeur ?

C’est un album très acoustique où le violon est plus présent que dans mes précédents albums. C’est un disque autobiographique. Dans ma chanson qui s’intitule Fibali, pleine conscience en français, je dresse un tableau métaphorique de la situation politique en Algérie où je dénonce la corruption, la mauvaise gestion, les mensonges du gouvernement qu’on a envie de voir dégager. Je parle avec beaucoup de métaphores mais le message est clair. Mais on peut y comprendre beaucoup de choses.

Je suis ouverte sur le monde car je voyage un peu partout. Je porte un message universel ; quand je dénonce la corruption, elle existe partout, elle est plus flagrante en Afrique mais elle existe aussi en Europe. J’ai écrit aussi des chansons d’amour dont je suis fière, où je parle d’un amour interdit avec beaucoup d’obstacles. Je me suis vraiment libérée pour pouvoir écrire cet album. Ce sont les pages de mon journal intime mises en chansons. J’ai dû travailler sur moi pour accepter de me mettre à nu.

Vous avez repris Pays Natal de Marie-Paule Belle. Un texte magnifique sur l’exil. Pourquoi avoir choisi ce titre ?

Ce n’est pas un choix anodin en effet. Je suis tombée par hasard sur cette chanson grâce à mon ingénieur du son. Je l’ai écoutée dans l’avion et j’ai eu les larmes aux yeux. Je pensais à mon grand-père venu jeune travailler en France, à tous les étrangers. Elle m’a touchée, elle me parle. Plein de gens vont se retrouver dans cette chanson. On ne quitte pas son pays par hasard : on fuit la guerre, la famine. L’homme a toujours beaucoup circulé un peu partout. Tous ceux qui viennent ne sont pas des voleurs, ils viennent pour travailler, fonder leur foyer. Ce sont les politiques qui détournent l’opinion publique. En ce moment, en France, on parle tout le temps du voile et ça me saoule ! En arrivant ici à la douane, il y avait un agent qui portait le turban sikh et j’ai trouvé ça normal mais en France vous imaginez cela ? Je trouve que les politiques devraient aller vers les vrais problèmes des Français, la crise économique en France ne vient pas du voile ou du port de la kippa.

Si les femmes viennent de famille pratiquante et portent le voile, on leur interdit d’aller à la mer, d’aller chercher leurs enfants à l’école… Je trouve ça absurde. Alors qu’en France tous les jours un agriculteur se suicide. Et ça, on n’en parle pas beaucoup.

La guitare folk est omniprésente dans votre œuvre. Vous sentez-vous comme héritière des chanteuses engagées telles que Johnnie Mitchell ou Joan Baez ?

Joan Baez, je l’ai rencontrée trois fois déjà. C’est une artiste qui me plaisait beaucoup et j’ai été subjuguée. Il y a une lumière autour d’elle, elle donne envie de se battre, de continuer… Une belle rencontre. J’aime son engagement. Comme Jane Fonda, j’ai découvert son combat dans un reportage. J’ai beaucoup de respect pour toutes ces femmes engagées.

Les questions soulevées par le #metoo et #balancetonporc en France sur le féminisme vous ont-elles touchée ?

Quand j’étais jeune, je ne me sentais pas féministe. Parce que je me disais : “Je suis un être humain. Je suis l’égal d’un homme.” Même si je ne l’étais pas dans la société où j’ai grandi. Si un homme peut conduire un avion ou travailler sur un chantier, je peux le faire aussi. Je dis cela car j’ai failli devenir pilote et que je suis ingénieure en génie civil. Je raisonnais comme cela car j’étais en colère contre cette société d’hommes où les femmes étaient réduites à suivre des études “gentilles” pour devenir institutrices. Je parle de l’Algérie où j’ai grandi et où les femmes pouvaient être médecins mais pour les enfants. J’ai eu la chance de grandir dans une famille très libre et à l’écoute mais à l’extérieur c’était difficile. Et quand je suis arrivée en France il y avait d’autres problèmes. Notamment la nudité des femmes qui est souvent utilisée pour vendre des choses, ce qui me dérange un peu.

Au fond, vous êtes féministe ?

Oui, je le suis. Mais au début, je défendais les droits de l’Homme en général. J’adhère complètement au mouvement féministe. Je fais partie d’une association Les Fonds pour les femmes en Méditerranée et avec ces femmes, ces chercheuses, ces scientifiques… on cherche des idées pour dénoncer le harcèlement sexuel. On réfléchit ensemble pour trouver des solutions contre le harcèlement. On recherche des remèdes qui correspondent à chaque pays.

C’est votre côté artiste engagée ?

C’est plutôt un engagement de citoyenne avant tout, puis d’artiste.

Quel public rencontrez-vous ici à Londres ? Vous avez joué au Barbican en 2015 avec votre album précédent.

Cela se passe très bien avec le public britannique. Je reviens sur scène avec une formule qu’il ne connaît pas, beaucoup plus acoustique. J’espère que ça va leur plaire. Un public très à l’écoute avec une belle culture musicale, les Anglais sont connus pour ça. J’aime bien discuter avec les gens qui viennent m’écouter, c’est comme si je chantais pour ma famille, j’aime bien cette sensation. En France j’ai un public qui me suit, très fidèle. J’ai été adoptée depuis mon arrivée en 1999. On partage beaucoup d’émotion.

Album disponible en téléchargement et à la vente dans tous les bons disquaires.

 

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