Rencontre avec François Ozon pour la sortie de Grâce à Dieu au Royaume-Uni
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Rencontre avec François Ozon pour la sortie de Grâce à Dieu au Royaume-Uni

Nadège Alezine le 30.09.19

Le film aurait pu être interdit mais la justice française n’a pas suivi les réclamations de deux des protagonistes du diocèse de Lyon figurant dans Grâce à Dieu. Sorti en France l’an dernier, le film de François Ozon a défrayé la chronique en traitant un sujet grave : des cas de pédophilie proférés par un prêtre et tus par l’Église et l’évêque de Lyon, Monseigneur Barbarin.

Dans ce film, Ozon suit le parcours de trois victimes interprétées avec maestria par Melvil Poupaud, Denis Ménochet et Swann Arlaud. Trois hommes dont la vie bascula après les attouchements qu’ils ont subis enfant de la part du prêtre Preynat. Trois chemins de vie, trois libérations de la parole masculine.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de faire ce film sur l’affaire Barbarin ?

J’ai toujours eu envie de faire un film sur la fragilité masculine. Je cherchais un sujet sur ce thème et j’ai trouvé le témoignage d’Alexandre. Je l’ai rencontré et il est venu avec toutes ses lettres, ses courriers qu’il avait adressés à l’Église. Il m’a tout donné et j’ai décidé de raconter son histoire tout en menant une enquête journalistique sur le sujet. Puis j’ai découvert d’autres personnages liés à cette affaire et j’ai décidé de raconter ce qu’il leur était arrivé.

Vous avez choisi de garder les vrais noms des protagonistes du diocèse de Lyon dans Grâce à Dieu. Pourquoi ?

Sur ces deux personnes, Preynat et Barbarin, je n’ai utilisé que ce qu’ils avaient déclaré à la presse et dans les reportages. Dans une époque où tout est transparent, je me suis dit qu’il fallait autant assumer et utiliser leur nom dans le film. Le prêtre Preynat et Régine Maire ont tenté de faire interdire la sortie du film et la justice française nous a donné raison. Ils ont aussi fait beaucoup de publicité au film par la même occasion.

Vous avez gardé le tournage secret. Comment avez-vous fait ?

Oui, c’est vrai. Comme on a tourné à Lyon et que le diocèse de Lyon fait partie de la ville où Barbarin est un notable, on s’est dit que s’il apprenait qu’on tournait un film sur l’affaire, on aurait eu du mal à obtenir les autorisations de tournage. On a donc juste caché le sujet du film pour qu’on ne puisse pas être interdit de filmer.

Les menaces d’interdiction du film lors de sa sortie par l’Église vous ont-elles surpris ?

J’étais un peu innocent. C’est mon premier film qui touche à un fait d’actualité et le jugement sur l’affaire Barbarin n’était toujours pas tombé. Ils ont eu peur de mon projet et de l’histoire qu’il pouvait raconter.

Que dit votre film sur la place de l’Église dans la France contemporaine, selon vous ?

Il décrit surtout la place très importante qu’occupe l’Église dans la ville de Lyon, qui est une ville catholique de premier ordre. Et c’est ce que j’ai découvert en faisant le film d’ailleurs. J’ai juste voulu montrer que l’Église ne voulait pas faire de vague et désirait taire ce scandale. Les catholiques d’ailleurs ne comprennent pas pourquoi l’Église protège ces prêtres pédophiles et c’est cette contradiction qui rend fou mes personnages. L’Église n’a pas compris que la pédophilie était un fléau en son sein et non pas un péché comme elle décrit l’homosexualité ou l’adultère. Grâce à Dieu a permis de montrer ce qu’ont vécu les victimes de ce prêtre et de faire entendre leur parole.

La foi et le pardon sont des thèmes centraux de Grâce à Dieu. Peut-on vraiment pardonner et garder la foi après avoir été abusé par un homme d’Église ?

Moi je pose des questions, je n’ai pas toutes les réponses. C’est au spectateur de se les poser. J’ai reçu une éducation catholique et j’ai perdu la foi quand j’étais adolescent. Le film questionne la place de l’Église comme institution et son rapport à ses fidèles.

Dans le film il y a une scène où un prêtre fait l’amalgame entre pédophilie et homosexualité. C’était important pour vous d’inclure cette scène ?

C’est une réalité. Les prêtres sont hors sol, souvent très âgés et sont déconnectés du réel. C’est la place du prêtre qu’il faut interroger et ce sont avant tout des êtres humains comme les autres. Mais c’est en train de changer. Malheureusement, le pape ne fait rien en ce sens et refuse toujours la démission de Barbarin. C’est encore un exemple de blocage des institutions puissantes comme l’est l’Église actuellement.

Vous avez étroitement travaillé avec les hommes victimes de ce prêtre. Comment ont-ils réagi au film ?

Ils m’ont raconté leur histoire et ne sont pas venus sur le tournage. D’ailleurs ils n’ont pas rencontré les acteurs avant la fin du film. Ils ont été très bouleversés par Grâce à Dieu mais c’est un film qui a énormément servi leur cause et leur a permis d’entrer en contact avec de nouvelles victimes de pédophilie dans l’Église.

Grâce à Dieu a obtenu un ours d’argent à Berlin, alors que les Césars snobent vos films généralement. Votre cinéma est-il plus apprécié à l’étranger qu’en France, selon vous ?

On est plus prophète ailleurs qu’en son pays ! (rires) Plus sérieusement, j’ai la chance que mes films marchent très bien et la récompense reçue à Berlin a surtout permis de mettre la lumière sur le projet. Je suis d’ailleurs très curieux quant à la sortie de Grâce à Dieu au Royaume-Uni et surtout en Irlande où l’Église tient une place importante. Je pense que le film peut faire écho à l’affaire Jimmy Saville qui a secoué le pays il y a quelques années, où la BBC, une puissante institution, encore une fois, a protégé les agissements de ce pédophile pendant des années.

Grâce à Dieu de François Ozon au BFI London Film du 02/10 au 13/10 et le 25/10 sur Curzon Home Cinema et à l'institut français.

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