Leïla Slimani nous parle d'une littérature de liberté et d'émancipation
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Leïla Slimani nous parle d'une littérature de liberté et d'émancipation

Lina Homci le 30.07.19

Depuis la traduction du roman Dans le Jardin de l’Ogre, (Adèle, titre anglais) sortie en janvier  2019, le livre de l’auteure franco-marocaine Leïla Slimani est devenu best-seller de ce côté de la Manche. Rencontre avec une écrivaine engagée

Arrivée à Paris à l’âge de 18 ans, Leïla fait ses études à Sciences Po et devient journaliste pour le magazine Jeune Afrique. En 2013, la jeune femme se lance dans l’écriture et publie, un an après, son premier roman Dans le Jardin de l’Ogre aux éditions Gallimard. 

Ce livre raconte l’histoire d’une jeune femme, Adèle : épouse et jeune maman qui cache un terrible secret, celui d’une obsession : une addiction sexuelle. Adèle mène alors une double vie sans jouissance, entre mensonges et culpabilité, piégée par une maladie qui la contrôle. Le lecteur suit la descente aux enfers de la femme et du jeune couple sur un style d’écriture très rythmé, limpide et attrayant. Loin du roman érotique et sulfureux, Leïla s’attelle plutôt à raconter une histoire cruellement ancrée dans le réel et lance la question : comment échapper à ses démons ? 

“La littérature transcende tout” 

Aujourd’hui encore – cinq années après sa publication en France – le roman est victime de son succès même de l’autre côté de la Manche ; à Londres, plusieurs librairies affichent sold-out. Leïla nous confie son sentiment là-dessus : “Je pense que la littérature n’a pas de frontière. Les livres n’ont pas de date de péremption, et heureusement (rires). Sans me comparer à eux, on lit encore du Dickens comme on lit encore du Zola. C’est d’ailleurs ce qui fait qu’un livre est réussi. C’est vrai aussi pour l’art ou le cinéma. Pourquoi sommes-nous autant fascinés par des œuvres d’art qui datent de 400 ans ? Les arts transcendent le temps, les cultures, les générations”

Fruit de la double culture 

Née à Rabat, Leïla baigne dans un environnement francophile. Française par sa mère et marocaine par son père, elle étudie en français tout comme ses parents avant elle et développe un goût prononcé pour la littérature. “La littérature m’a changée”, dixit l’écrivaine qui entretient un lien très étroit avec Paris et la langue française : “Quand on naît français, c’est une partie de vous. J’ai toujours eu cette double culture en moi. Je suis attachée aux deux”. Cette femme aux deux identités s’est vue attribuer une reconnaissance littéraire et politique. Il y a bientôt deux ans, elle a été nommée représentante personnelle du président Emmanuel Macron pour la francophonie au Conseil international de la francophonie et en 2016, Leïla reçoit le prix Goncourt pour son roman Chanson Douce. Elle est la douzième femme de l’histoire à avoir reçu ce prix tant convoité. Mais la jeune lauréate garde toute sa modestie lorsqu’elle nous parle de l’objectif réel de l’écrivain : “Ce n’est pas le prix l’objectif de l’écriture. L’objectif de l’écriture : c’est l’écriture”. Si l’écrivaine se démarque par ses prouesses littéraires, elle reste une journaliste qui dénonce et qui met en lumière des problématiques actuelles – une femme, défenseuse des droits humains. 

Une littérature aux services des droits 

“Il y a des valeurs de liberté et d’émancipation derrière la littérature.”

Féministe dans l’âme, cette junkie de la littérature sait combien lire est une forme de liberté, de citoyenneté et plus encore, elle est un exutoire pour la femme. Leïla écrit qu’une femme qui lit est une femme qui s’émancipe, elle nous en dit davantage : “La lecture c’est un moment d’intimité, de solitude aussi. Seule avec son texte, on a la possibilité de rêver, de s’inventer la liberté et la vie que l’on souhaite. On se soustrait aux attentes des autres”. Vivement opposée à l’usage restrictif du terme “arabe féministe”, Leïla partage sa définition du féminisme : “Je suis féministe oui. Mais poser l’étiquette arabe avant féministe, je ne comprends pas vraiment. Le féminisme est universel, il touche toutes les femmes, peu importe leurs origines”

Un recueil de témoignages 

Lors de la promotion de son premier roman Dans le Jardin de l’Ogre dans son pays natal, Leïla est obligée de constater combien son livre touche certaines lectrices marocaines. Celles-ci viennent se confier à elle, sans tabou, sur la manière dont elles vivent (ou non) leur sexualité dans un pays où la loi régit encore la liberté sexuelle. La jeune femme reprend alors sa plume – cette fois-ci de journaliste – pour s’attaquer aux démons intimes du Maroc dans un récit de témoignages et de réflexions personnelles : Sexe et Mensonges. Leïla écrit dans sa préface “Adèle est d’une certaine manière une métaphore un peu extrême de la sexualité des jeunes femmes marocaines”. Leïla délie les langues d’une société déchirée où règne l’hypocrisie et où la femme n’a qu’une alternative : être vierge ou épouse. Bien que traitée par plusieurs militants et sociologues, cette thématique touche Leïla et ses valeurs : “Après une succession de scandales, le sujet était dans l’air du temps. Quand on a la possibilité de partager, bien sûr qu’on le fait”

Et la suite ? 

Aujourd’hui, Leïla nous livre qu’un nouveau roman est en cours d’écriture : “Mais je ne vous en dis pas plus pour l’instant (rires)”. Une chose est sûre : Paris, Londres et Rabat se languissent d’un nouvel ouvrage signé Leïla Slimani. 

Retrouvez ses livres à la librairie La Page, 7 Harrington Rd, Kensington, SW7 3ES Métro : South Kensington.

Crédits photos : Catherine Hélie 

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