Les infirmières françaises expatriées témoignent de leurs conditions de travail au Royaume Uni
BREXIT

Les infirmières françaises expatriées témoignent de leurs conditions de travail au Royaume Uni

Clara Jalabert le 13.03.19

Avec près de 90% de candidatures d’infirmières étrangères en moins, les effets du Brexit ne se sont pas fait attendre dans le milieu hospitalier britannique. Alors que la date de sortie de l’Union Européenne (UE) approche et que la menace d’un no deal est plus réelle que jamais, on est parti à la rencontre de ces infirmières françaises qui ont fait le choix de poursuivre leur carrière au Royaume-Uni.

Un système au bord de la crise ?

Depuis le 23 juin 2016, le National Health Service (NHS) – système de santé britannique – se trouve au cœur de toutes les inquiétudes. Au plus fort de la campagne électorale sur le Brexit, les anti-européens promettaient 350 millions de livres d’économie par semaine, qui seraient réinvestis dans les hôpitaux publics. Cette promesse s’est révélée depuis être fallacieuse. Nigel Farage, leader du mouvement des Brexiters, a fait défection peu après le vote. C’est maintenant la désillusion pour beaucoup. Une poignée de médias anglais, parmi lesquels The Guardian, ont révélé que certains patients britanniques faisaient des provisions de médicaments, de peur d’une rupture de stock due au Brexit. En effet, les médicaments importés d’Europe ainsi que le personnel expatrié sont des composantes cruciales du NHS. Selon l’Independent, un soignant sur huit est étranger et près de 6% du total sont européens.

Ainsi, le spectre du Brexit plane sur le secteur hospitalier et pourrait potentiellement avoir des conséquences désastreuses sur la prise en charge des patients. Le journal The Conversation évoque même un risque vital lié à la dégradation des soins. Au cœur de ces incertitudes, des infirmières françaises continuent de faire le choix de l’Angleterre.

Si les motivations varient, une majorité des interviewées affirment avoir sauté le pas de l’expatriation pour des raisons personnelles plutôt que professionnelles. En effet, la barrière de la langue semble être un obstacle majeur à l’expérience de l’étranger. Afin d’être autorisés à pratiquer au Royaume-Uni, les candidats doivent se soumettre à un examen d’anglais homologué : l’IELTS. Compter environ 250 euros pour passer ce test qui n’est en rien lié à la pratique médicale. De fait, cette qualification est également demandée aux étudiants souhaitant effectuer un semestre universitaire à l’étranger.

La barrière de la langue

Un sujet de consternation pour Mélanie, qui a passé l’examen cinq fois sans réussite, avant d’être orientée vers l’Occupational English Test, un test spécifiquement conçu pour les professions de soin. Pour Marie M., qui est finalement parvenue à faire reconnaître son diplôme, ce fut un parcours d’an avant de pouvoir exercer. Le coût de ce processus est également critiqué par une grande majorité des interviewées. « C’est un vrai business » constate Marie, tandis que Mélanie déclare se sentir « avilie » par ces procédures incessantes. Marie J., qui n’a pas encore tenté de faire reconnaître son diplôme, de peur d’échouer au test d’anglais, évoque son incompréhension face au système : « Avec le Brexit, ils ont besoin de personnel mais ils n’aident pas les étrangers à réussir. Ils pourraient proposer des petites formations, s’ils sont tant dans le besoin. ». La frustration semble s’accumuler chez les candidates infirmières. Mélanie, empêchée d’exercer, évoque une dépossession fondamentale : « Je suis infirmière et on me prive de mon identité. ».

Une procédure administrative lourde

En plus du test d’anglais, les candidats doivent fournir une copie de divers documents : attestation de diplôme, comptes rendus de stages… dont la traduction par des professionnels est exigée. Pour Mélanie, ces frais supplémentaires se sont élevés à plusieurs centaines de livres. Parmi les reproches effectués à l’encontre du Nursing and Midwifery Council, l’organisme chargé de délivrer les reconnaissances de diplômes, la lenteur administrative apparaît parmi les premiers griefs. « J’ai dû refaire traduire certains documents et payer plusieurs fois car, avec les délais administratifs, les documents périmaient et n’étaient plus valables. » déplore Mélanie. Ainsi, beaucoup abandonnent, découragées.

Marie, infirmière puéricultrice, Parapharmacie Make Me Feel © Clara Jalabert

« Un marché noir de la santé »

Certaines, comme Mélanie et Marie J., se tournent vers des activités parallèles et développent leur propre business. Mélanie a monté son entreprise de conseil. Issue d’une formation d’infirmière puéricultrice, elle est devenue maternity nurse. Son rôle consiste à accompagner les parents d’enfants en bas âge. De son côté, Marie travaille en partenariat avec une parapharmacie française Make me feel, située à Clapham, au sud de Londres. Comme Mélanie, elle est infirmière puéricultrice et procure des services de conseil aux parents de nouveau-nés. Pour Mélanie, ces activités parallèles représentent un véritable « marché noir de la santé » pour les déçus du système. En effet, les deux infirmières puéricultrices évoquent les courts délais de séjours hospitaliers après les accouchements, pas plus d’une journée en général. Ce faible accompagnement crée une demande de la part des jeunes parents.

De plus, les formations paramédicales sont légion au Royaume-Uni. « 80 livres et un powerpoint lu par une personne peu qualifiée pour être certifié first aid » relate Mélanie. De son côté, Marie J. a obtenu un certificat en deux jours pour pouvoir prélever le sang de ses patients et effectuer des analyses. Avec elle, des infirmières mais également des novices : « C’est fou ce système ! ».

Embauchées sur le champ

Passés les déboires des examens de langue et des délais administratifs, les candidates qui ont réussi à faire reconnaître leur diplôme déclarent n’avoir eu aucun mal à trouver un emploi. Sheena, jeune infirmière engagée au Great Ormond Street Hospital for Children, n’a eu qu’à se rendre aux « open days » du NHS pour qu’un poste lui soit offert. Marie M. conte une expérience similaire : « Je me suis rapprochée d'une agence de recrutement infirmière, on a discuté de ce que je voulais faire et ils m'ont trouvé une interview pour mon hôpital. J'ai été embauchée sur le coup. ». Le constat est unanime : le manque de personnel profite aux candidates. De surcroît, la formation médicale française semble très prisée chez les recruteurs anglais. Sheena fait part de son ressenti : « Je compte bien négocier mon salaire. Avec le Brexit, on est en position de force ! Et puis autant se prémunir, en cas d’augmentation du coût de la vie. ».

 Sheena   © Clara Jalabert

Une meilleure évolution de carrière

Les avantages financiers sont évoqués par les deux jeunes embauchées. Outre les salaires de départ plus élevés, les possibilités de se former tout au long de leur carrière sont très appréciées. « Il y a vraiment des possibilités d'évolution et ça c'est le gros point positif par rapport à la France. » déclare Marie. Sheena appuie son propos : « On te propose de faire de la recherche clinique, quelque chose qui n’est pas du tout développé chez les infirmières en France. ». La jeune femme évoque son projet d’étudier la santé mentale et peut-être même d’écrire un livre à ce sujet. Sheena aborde également le ressenti d’une meilleure reconnaissance de l’activité d’infirmière à travers la poursuite d’études. Ainsi, si le système français est loué par beaucoup pour la qualité de sa formation et de ses soins, il semble en retard sur la valorisation du métier d’infirmière.

Si certaines, comme Sheena, considèrent le Brexit comme un facteur motivant, du fait de l’énorme besoin de main d’œuvre qui place les infirmières en position de force, d’autres s’inquiètent des conséquences imprévisibles de la sortie de l’UE. L’augmentation du coût de la vie et les modalités pour rester travailler au Royaume-Uni sont les deux préoccupations majeures.

Brexit : le personnel hospitalier déjà en souffrance

Le manque de personnel hospitalier se fait déjà ressentir sur le moral des employés du NHS. Ainsi, le 26 février, un sondage réalisé auprès des travailleurs de santé révèle que près de 40% des personnes interrogées déclarent une dégradation de leurs santés mentale et physique en raison du stress occasionné par leur travail. Ce chiffre est le plus haut enregistré depuis cinq ans.

Si le NHS souhaite continuer à attirer de nouvelles recrues étrangères, il devra sans doute offrir toutes les garanties de sécurité nécessaires pour rassurer les inquiets du Brexit. Une formation d’aide aux tests de langue serait également une solution potentielle pour intégrer les déçus du système.

 

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