Vérane Frédiani s’est lancée à la recherche des femmes chefs
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Vérane Frédiani s’est lancée à la recherche des femmes chefs

Nadège Alezine le 11.03.19

À Londres depuis trois ans avec sa fille et son mari, cette ancienne journaliste a parcouru le monde à la rencontre des femmes chefs. Le résultat, c’est un film, A la recherche des femmes chefs et deux livres, Cheffes et Elles Cuisinent.

Comment est née l’idée de réaliser A la recherche des femmes chefs ?

J’étais productrice de films en France et avec mon mari, on a voulu se lancer et faire les nôtres. On a eu envie de faire un film sur la gastronomie et on a réalisé Steak révolution ensemble, un film pas seulement sur la viande mais sur la bonne viande.

Quand est venu mon tour de réaliser mon propre doc, je voulais faire quelque chose sur les femmes et le monde du travail. Ayant passé deux ans dans le monde de la gastronomie, je me suis dit que la gastronomie concentrait beaucoup de problèmes qui nous concernent toutes. Et il y a vraiment beaucoup de nanas battantes qu’on ne voit jamais ! De là est partie l’idée d’aller à la recherche des femmes chefs. En même temps, j’étais un peu dépassée par mon sujet car en fait il y a des tonnes ! Beaucoup plus que ce que je croyais !

Mais invisibles…

Invisibles, oui. Bien sûr, il y a toujours les trois étoilées qui reviennent toujours mais en fait ça cache beaucoup d’autres femmes et surtout le fait qu’elles aient toujours été là. Particulièrement en France dans les petites auberges : des femmes aux fourneaux il en avait partout ! Dès qu’elles ont eu a gagner leur vie, elles ont fait la cuisine. D’ailleurs, les mères lyonnaises ont ouvert des restaurants avec leurs maris en salle et elles en cuisine; sur le modèle que l’on connaît aujourd’hui avec les hommes chefs dont les femmes font le service en salle.

Cela m’a passionné et j’ai quand même mis deux bonnes années à tourner entre début 2015 et fin 2016.

C’est un film qui nous fait voyager dans le monde entier...

Dès que j’avais du temps et de l’argent, pendant ces deux ans, je partais seule, avec mon sac à dos, ma caméra…Et finalement, le rapport avec ces femmes était différent car j’arrivais souvent comme elles : seule, en train de tout faire.

 Extrait du film à la recherche des femmes chefs. Elena Arzak et Vérane Frédiani. 

C’était plus facile de faire ce film en étant une femme ?

Surtout parce que j’avais les mêmes moyens qu’une femme c’est-à-dire peu de moyens ! Et, en ce sens-là, l’approche était la même. Ce n’était pas tant que j’étais une femme mais elles me voyaient me démerder en fait pour tout faire : le son, l’image, les questions, le planning… Et du coup elles se retrouvaient beaucoup en moi car leur parcours était assez similaire dans la cuisine. Et c’était en fait le but du film : de montrer qu’il y a beaucoup de choses qui nous rassemblent, nous les femmes, plus que de choses qui nous séparent. Je pense que ça, ça a changé la donne. Elles étaient toutes supercontentes de le faire. C’est un film qui n’est pas contre les hommes chefs mais plutôt pour les femmes.

Le film a-t-il été facile à vendre et à monter financièrement ?

Une heure et demie sur un sujet féminin, c’est très rare en fait. C’était très compliqué à faire. C’est là où l’on voit l’évolution en 4, 5 ans. En 2014, personne ne voulait me donner de l’argent pour faire ce film, personne ne voulait m’aider, pas même le CNC en France, les régions…On me disait : mais faire un film entier sur les femmes chefs, déjà il n’y a pas de femmes connues, et est-ce qu’il y aura Ducasse ?

Et c’était l’opposé de ce que je voulais faire. C’était vraiment donner la parole aux femmes sur la longueur.

Et pourtant, on trouve des témoignages d’hommes dans le film. Notamment, les deux personnes qui travaillent dans le vin…

Oui, c’est venu en faisant le film. Ils sont à l’image de la misogynie quotidienne qui nous mine. J’avais besoin que ces hommes restent naturels devant la caméra…Par exemple, les hommes chefs ne savent pas te donner un exemple de femme qui les aurait impressionnés techniquement, à part faire référence à leur mère ou leur grand-mère…Ils ne se demandent jamais pourquoi ils ne vont pas dîner dans un restaurant tenu par une femme ? C’est inconscient et conscient. Et même Anne-Sophie Pic le dit dans mon livre, elle a beaucoup de mal à parler technique avec les autres chefs hommes.

Nous-mêmes, les femmes, on a besoin de se le prendre dans le noir à regarder sur un écran pour réaliser ce qui nous mine et nous fait perdre confiance en nous. Ce film sert pour que les nanas réfléchissent et se disent : on va arrêter de se plaindre et on va se prendre en main. On va se regrouper.

 Autour d'Anne-Sophir Pic, Christine Vernay et Paz Levinson

Le film est ensuite devenu un livre. Comment cela s’est-il passé ?

Hachette m’a proposé de continuer au-delà du film avec un livre. Ce qui m’a permis de rencontrer encore plus de femmes chefs, de faire de nouvelles rencontres et les faire se rencontrer aussi. J’ai retranscrit leurs interviews quasiment telles quelles dans le livre. Car c'est important de les montrer telles qu’elles sont. Toujours dans l’optique de susciter des vocations.

Il y a aussi Cheffes, ce livre est un référencement de toutes les femmes chefs de France. Aujourd’hui, elles se l’approprient, en étant super-fières d’être dans ce guide. C’est une façon pour elles d’occuper l’espace et de dire enfin : j’existe !

Il existe un parallèle entre l’expérience des femmes chefs et des femmes réalisatrices ?

Mais bien sûr, comme partout, dans plein d’autres domaines. Dans le cinéma, le problème qu’on a c’est qu’il y a l’utilisation du corps de la femme dans les films. Notamment dans le cinéma français où l’on fait très facilement se faire dénuder l’actrice.

En revanche, les Anglo-Saxonnes sont en avance sur nous avec le mouvement #metoo, ce n’est pas par hasard qu’il est né là-bas. Il y a une espèce de valorisation de soi qui est beaucoup plus grande.

Ce à quoi la France a répondu par la liberté de se faire importuner…

C’est complètement à côté de la plaque ! Au lieu de monter dans le wagon et d’en profiter, on s’offusque, on veut être draguées…Mais qu’est-ce qu’on s’en fout en fait d’être draguée, d’être valorisée par le regard d’un mec. On n’en a rien à foutre ! On n'en n'est pas encore là en France. Le mec qui va rentrer dans ma vie c’est la cerise sur le gâteau, ce n’est pas le gâteau !

Ça fait du bien de rencontrer des Anglo-Saxonnes elles se valorisent beaucoup plus. Elles valorisent leur temps, ce que nous n’arrivons pas à faire. On fait beaucoup de choses gratuitement. Donc dans le cinéma, on a les mêmes problèmes qu’aux Etats-Unis mais on ne veut pas le reconnaître, en fait. Le #metoo français est très timide.

Qu’est-ce que ce film vous a appris le plus finalement ?

Qu’il faut faire. J’ai été pendant toute ma vie une féministe passive celle qui s’énerve dans les dîners mais cela ne sert pas à grand-chose. Être féministe c’est un hommage à toutes celles qui se sont battues pour que je puisse faire ce que je fais aujourd’hui. Et puis tout le monde devrait être féministe en fait, les hommes et les femmes. Je ne vois même pas comment on peut débattre là-dessus puisqu’on ne débat plus sur le racisme. On est contre le racisme et on est féministe. Cela va ensemble. C’est juste accepter la diversité sur la planète. Tout le monde est égal. C’est encore un gros mot pour beaucoup de gens et même pour certaines femmes d’ailleurs, qui n'osent plus se dire féministes.

On est féministe si on est actif ou active. Cela ne sert à rien de se dire féministe si on ne se pose pas les questions sur sa propre vie, ses propres blocages, dans l’éducation qu’on donne à ses enfants. Être féministe c’est quand même la base ! Il faut agir !

À la recherche des femmes chefs est projeté le 8 mars, lors de la journée internationale des droits de la femme à l’Institut Français.

C’est mieux que rien. Je pense que toute initiative est bonne à prendre. Donc je ne critique rien. C’est déjà ça !

 

Vous avez sorti Cheffes en 2019. Un livre qui répertorie les femmes chefs en France.

Cheffes est sorti en février en même temps que l’annonce des étoiles Michelin à Paris. Je venais de faire le film et je me suis dit: il y en a marre de cette invisibilité! Michelin est un maillon énorme dans la machine et ils doivent montrer l’exemple. J’ai lancé un appel sur Facebook pour dire : sortez du bois, femmes chefs françaises, où êtes-vous ? Là, Estérelle Payany m’a dit banco je le fais avec toi. On a fait le livre ensemble, c’était génial. Elle travaille pour Télérama et on a publié la liste des femmes chefs en France  sur leur site. On en a répertorié 550 et je pense qu’il en manque peut-être 100. On a vraiment essayé de garder celles cuisinent vraiment. Le livre a été publié dans l’urgence, comme un cri ! Il y aura sûrement une édition 2 qui va suivre. Je suis ravie parce que ce livre, les femmes chefs se le sont approprié : elles l’ont toutes acheté. Elles en parlent. Elles se rencontrent entre elles, les femmes s’organisent enfin en réseau.

Sur Instagram: @thegoddessesoffood 

 

 

 

 

 

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