Tonie Marshall se confie sur son film Numéro Une
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Tonie Marshall se confie sur son film Numéro Une

Estelle Nilsson-Julien le 04.12.18

Tonie Marshall s’est livrée à Ici Londres dans le cadre de la venue de son film Numéro Une au Ciné Lumière. C'est en tournant avec Jacques Demy dans les années 70 que sa carrière impressionante a débuté. En 2000, 30 ans plus tard et après de nombreux succès au cinéma, elle devient la première (et seule femme jusqu'à présent) à recevoir le César de meilleure réalisatrice. 

Numéro Une raconte l’histoire d’Emmanuelle Blachey (incarnée par Emmanuelle Devos), une femme qui travaille au sein du comité exécutif d’un géant français de l'énergie. Un jour, Olympe, un réseau mené par des femmes d'influence décide de l'aider à devenir la première femme à la tête d'une entreprise du CAC 40. Mais dans des sphères encore largement dominées par les hommes, les obstacles professionnels et intimes se multiplient. Ce film féministe questionne la place des femmes dans le monde des affaires et de l’industrie.

Auprès de quelles femmes êtes vous allez recueillir des témoignages, pour construire l’histoire de Numéro Une? Avez-vous rencontré des femmes de différentes nationalités ou bien uniquement des françaises?

J’ai rencontré des françaises qui occupent des postes à haute responsabilité comme Anne Lauvergeon et Claire Pedini. J’ai pris cette décision afin de pouvoir analyser en profondeur le système de misogynie qui existe en France. C’est un système incompréhensible pour les étrangers, chose qu’on m’a fait remarquer lors de la présentation du film au festival de Toronto. Les gens ne comprenaient pas en quoi une nomination au sein d’une entreprise concernait le Président de la République. Les systèmes de réseau masculin existent partout, mais l’idée que l’Etat soit partie prenante dans la nomination des PDG d’entreprises, et notamment celles du CAC 40, est typiquement française.

Avez-vous découvert des réseaux de femmes, comme celui illustré dans le film?

Finalement, quand je faisais mes recherches, je n’ai pas découvert tant de réseaux que ça. Les femmes que j’ai pu rencontrer m’ont toutes dit qu’un réseau d’une telle puissance, capable d’obtenir des rendez-vous chez l’Elysée, par exemple, n’existe pas. Les femmes n’ont pas un moyen d’expression aussi affluent. C’est après la sortie du film que j’ai pu découvrir davantage de réseaux. J’ai eu beaucoup de mal à financer le film car beaucoup de gens n'y croyaient pas, ce sont des entreprises qui partagent ma vision des choses et qui encouragent l’ascension des femmes vers des postes importants qui nous ont notamment aidé. On a pu collaboré financièrement mais je suis aussi allée à l’encontre des femmes travaillant dans ces entreprises.

Est-ce que réaliser des films qui traitent des sujets de société et des sujets de fonds vous semble plus satisfaisant que de travailler sur des comédies ou des films romantiques?

J’ai fais beaucoup de comédies, donc selon moi c’est un genre qui permet de traiter des problèmes et thématiques tout aussi intéressantes. Ce sont souvent des problèmes plus intimes mais l’intime rejoint souvent le social. Pour ce film, j’avais vraiment envie de saisir ce moment d’évolution dans la société et de participer à ce réajustement de tendances misogynes qui existent depuis beaucoup trop longtemps. Là, j’ai effectué une enquête sérieuse mais après, on peut adresser ce sujet de manière plus ludique et plus irrévérencieuse.

Est-ce que vous suggérez que les femmes devraient faire de leur carrière leur ambition première?

Les femmes qui ont de l’ambition et la motivation pour réussir devraient se lancer. C’est une certitude qu’elles se retrouveront confrontées à un certain nombre d’obstacles. Il y avait beaucoup de filles qui semblaient découragées à la suite de la projection du film, en réalisant le nombre d’obstacles qui les attendaient. Le fait que la brutalité du film ne soit pas un moteur d’envie pour ces filles m’a embêté parce que cela va totalement à l’encontre de mon projet initial. J’explique à ces femmes qu’on a besoin d’un réel changement de société, qui n’arrivera que si on s'unit toutes dans le combat. La société est organisée sur un schéma masculin qui pendant longtemps n’a jamais connu de limites.

Et pourquoi avez vous choisi de situer le film dans le milieu de l’industrie et non dans le milieu politique, par exemple?

La politique ne m'intéressait pas parce qu’on rentre dans des histoires de parties, des jeux d’influence et bien d’autres choses qu’on peut voir toute la journée à la télé. On n’entend pas souvent parler de femmes ingénieurs, des femmes incroyables qui savent construire, faire des évaluations et travailler avec des machines. J’avais envie de montrer la puissance qu’on peut avoir lorsqu’on a des capacités intellectuelles d'ingénierie. Malgré ces compétences, on ne prend pas ces femmes en compte, vu que les conseils d’administrations et de surveillance sont tous composés des mêmes hommes qui se reconnaissent et se pistonnent.

Au niveau de la mixité, et de la diversité, comment ça se fait qu’il n’y ai que des actrices blanches dans Numéro Une?

La réalité fait qu’il n’y a malheureusement pas de mixité parmi les femmes qui occupent actuellement des postes à haut niveau. Habituellement il n’y a qu’une femme blanche en réunion, entourée d’hommes blancs.

Vous avez déjà dit qu’il n’y a pas de Harvey Weinstein en France. Mais on peut tout de même parler de Luc Besson et bien d’autres?

Je n’ai pas connaissance de types priapiques comme Harvey Weinstein, opérant à cette échelle-là, avec tous leurs employés travaillant à leur service. Après, il y a toujours des mecs qui profitent de jeunes actrices sur les tournages. Cela se produit dans le cinéma mais aussi dans le monde de la politique, c’est sûr.

Vous faîtes partie de 50/50 en 2020, pouvez-vous m’en parler?

C’est un collectif qui fait partie de l’association Le Deuxième Regard. Cette association s’interroge sur le fait qu’il y ait encore autant des difficultés à obtenir de la parité dans le monde du cinéma. À force de s’interroger, on en vient à analyser les mécanismes, ce qui permet de trouver des solutions pour le changement, en instaurant la parité dans les équipes, par exemple. Il faut qu’on soit inclusif afin de faire entrer les minorités et toutes autres catégories de personnes qui se sentent exclues.

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