Rencontre : Voyage à l'Orient avec Mathias Enard
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Rencontre : Voyage à l'Orient avec Mathias Enard

Estelle Nilsson-Julien le 30.10.18

Auteur-traducteur français distingué, Mathias Enard compte de nombreux romans et prix littéraires à son nom, notamment le Prix Goncourt remporte en 2015 pour son roman
Boussole qui met en lien la relation de l’Occident avec l’Orient. Il retrace la vie de Franz Ritter, musicologue Autrichien, à travers ses séjours en Orient et sa relation avec sa bien aimée Sarah. Enard a étudié à l’Institut National des Langues et Civilisations Arabes de Paris et réside actuellement à Barcelone. Nous avons rencontré Enard à l’occasion du lancement de la traduction anglaise de son livre Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants à la librairie Caravansérail. Publié en 2010, son œuvre remporte le Prix Goncourt des Lycéens la même année. Le roman raconte l’histoire d’un hypothétique voyage de Michel-Ange à Constantinople en 1506.

Comment s’est passée votre collaboration avec votre traductrice ?

La traduction est toujours une expérience enrichissante. Je suis traduit dans environ une trentaine de langues et certaines fois on connaît la langue d’arrivée et d’autres pas du tout. Je suis plutôt incliné à laisser les traducteurs faire leur métier. J’ai la chance d’avoir des traducteurs extrêmement brillants donc ce sont des coopérations où c’est toujours le traducteur qui a le dernier mot. Parfois on trouve des erreurs dans la version française ou bien il peut y avoir des passages à clarifier. Mais ça reste à 99 pourcents le même livre.

Comment a évolué votre style entre la publication de Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants en 2010 et celle de Boussole en 2015 ?

Ce n’est pas vraiment mon style qui évolue mais chaque projet qui est très différent. Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants est un livre court avec des chapitres qu’on peut feuilleter un peu comme un album de dessins et donc ça ne ressemble pas forcément à ce que j’ai pu faire par ailleurs.

Est-ce que Michel-Ange est un personnage qui vous intéresse toujours aujourd’hui ou est-ce que vos centres d’intérêts ont basculé ?

Pas du tout, mes centres d’intérêts sont les mêmes. Ce qui me passionnait dans cet épisode-là, c’est la possible rencontre entre la Renaissance italienne et l’Empire Ottoman.

Comment avez-vous fait pour différencier les faits réels et la fiction ?

Ça demande un travail de recherche important. C’est une sorte de fiction étrange où tout est vrai sauf l’événement central, la visite hypothétique de Michel-Ange à Istanbul. J’ai essayé d’être précis et attentif dans ma représentation d’Istanbul de l’époque; dans ma description des différents quartiers, des modes de vie, de l’alimentation.

Est-ce que vous êtes retournés à Istanbul pour faire ce travail de recherche ?

J’ai eu la chance d’avoir souvent visité Istanbul, avant et depuis. Je n’y suis pas allé pour le livre, sauf pour un élément qui me manquait : je voulais obtenir la largeur exacte de la Corne d’Or à l’endroit où on voulait construire le pont. J’y suis donc allé pour ça mais après je me suis rendu compte que c’était beaucoup plus simple de le faire sur Google (rires). J’ai vécu en Syrie, au Liban, en Iran et en Egypte.

Constantinople est la ville qui représente historiquement et symboliquement le lien entre l’Occident et l’Orient. Que représente-t-elle aujourd’hui, étant donné l’évolution actuelle de la Turquie?

Aujourd’hui Istanbul se penche beaucoup plus vers l’Asie que vers l’Europe. Elle reste tout de même la plus grande ville de la Méditerranée avec le Caire, ne cessant de d’étendre ses limites et arrivant bientôt pratiquement en Bulgarie. Elle est située à la frontière de l’espace Turque et maintient la double inclination Euro-Asiatique. Sans elle, le pays se tournerait encore plus vers Ankara.

Avez-vous des inspirations littéraires anglaises?

J’avoue que je ne suis pas très spécialiste dans la littérature anglaise, je connais la littérature anglaise jusqu’au début du 20ème siècle.

Par où commencez-vous quand vous rédigez une œuvre ?

Je commence toujours par la fin et après je cherche à la rejoindre. Je fais beaucoup de plans et de travail préliminaire d’organisation et l’écriture suit.

Vous utilisez un style d’écriture qui retrace le courant de la pensée (stream of consciousness), qu’apporte ce style à vos œuvres ?

Ce qui est important c’est de trouver la voix du narrateur. C’est un artifice littéraire qui permet de donner une espèce de chair des mots à la réalité d’un personnage, il y aussi un voyage dans la langue.

Qui sont vos lecteurs? Avez-vous une cible particulière ?

Non pas spécialement. Mais c’est drôle parce que Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants a eu énormément de succès auprès des jeunes. J’étais étonné de voir leur passion pour des histoires du 16ème siècle. J’essaye de fidéliser un public tout en continuant à les surprendre.

D’où vient votre passion pour le Moyen-Orient ?

C’est quelque chose qui fait partie de ma moi parce que j’ai commencé à découvrir ce monde il y a très longtemps. Peut-être au début de mon adolescence au lycée. J’avais envie de lointain, d’exotisme, de différence et je me suis demandé ce que je pouvais faire pour concrétiser cette volonté de voyage. J’ai découvert l’Institut des Langues et Civilisations Orientales à Paris et j’ai donc fais mes études là-bas, apprenant l’Arabe et le Persan.

Que pensez-vous de la situation actuelle au Moyen-Orient ?

C’est sûr qu’on n’est pas dans un moment des plus simples pour les rapports entre l’Est et l’Ouest, et l’Orient et l’Occident, avec d’énormes différence politiques qui nous éloignent. Mais en même temps on n’a jamais été aussi proches, au sens ou il n’y a jamais eu autant de liens quotidiens entre Istanbul, Beyrouth, Aman. Je pense que c’est important de dépasser ces différences et apparences pour s’intéresser aux véritables relations entre les personnes.

Est-ce que la relation du Royaume-Uni avec l’Orient est comparable à celle de la France ?

La relation est comparable sur le plan historique. Ce sont deux pays européens qui sont parvenus à coloniser chacun un quart du monde. Malgré ça il y a des différences, l’héritage britannique étant lié à ce qu’on appelait à l’époque le développement séparé, le fardeau de l’homme blanc. On retrouve des réalités urbaines très différentes, quand on compare Londres à Paris par exemple. Cette discordance est aussi due à l’évolution interne de ces pays au plan social, culturel, architectural. Le Moyen-Orient à Paris c’est le Maghreb mais aussi le Liban, la Syrie, alors qu’à Londres c’est plutôt l’Iraq, la Jordanie et l’Inde.

Est-ce que notre relation actuelle avec l’Orient est toujours en évolution ? Où en sommes nous?

Il y a encore une trace orientaliste, mais complètement décalée maintenant, avec l’apport d’une nouvelle forme de néo-orientalisme beaucoup plus violent. C’est une sorte de fascination-répulsion, un lieu de rêves. Toujours ce rêve oriental.. Et en même temps c’est aussi l’endroit du sombre, du fanatisme, de la violence, du terrorisme, de la décapitation. Mais il n’y a jamais eu autant de Moyen-Orient en Europe avec les échanges de langues, la nourriture etc, ce qui renforce les liens même s’ils restent souvent superficiels. Le contact est quotidien.

La paix et la coexistence entre l’Orient et l’Occident est-elle donc possible ? Que partageons nous ?

Oui bien sûr et on a aussi beaucoup de choses à s’apprendre l’un de l’autre et on peut s’enrichir sur tous les plans. On échange depuis 1500 ans sur tous les plans, autour de la littérature, de la tradition de l’écriture, du savoir, etc. On partage aussi des héritages philosophiques d’Athènes, découverts par l’intermédiaire des arabes. Il y a un grand moment de hiatus lors de la domination Ottomane et l’entreprise coloniale Européenne. La Méditerranée est très vite devenue l’arrière-cours de l’Europe du Nord.

Est-ce que le Brexit symbolise une Angleterre qui se referme vis-à-vis de ces frontières culturelles ?

Non je pense que le Brexit c’est un hasard et un accident de l’histoire. C’est un affrontement qui montre une frontière à l’intérieur du pays. Si on faisait le même style de référendum en France on obtiendrait le même style de fracture, entre la partie du monde qui bénéficie d’un monde ouvert et uni et puis une grande partie qui n’en bénéficie et qui est effrayée par la perte de ses repères et de son emploi.

Que pensez-vous de Londres ?

C’est une ville assez fascinante qui évolue très vite et l’attention des gens se déplace très vite. De mois en mois et d’années en années, elle se reconstruit. Ce que j’apprécie dans les grandes métropoles comme Londres, Paris, Barcelone c’est qu’on peut être Londonien sans être anglais. C’est avant tout une identité urbaine qui fabrique les citoyens qu’une appartenance plus grande liée à un pays ou une nation. Le nombre de langues et communautés qu’on peut découvrir est fantastique par exemple ce weekend j’étais au festival de fiction italienne à Londres, il me semble qu’il y a environ 300,000 italiens à Londres.

Et avez-vous pour projet de continuer à parler du Moyen-Orient ? Ou voulez-vous passer à autre chose ?

Pas forcément ! J’aimerais bien tenter d’écrire des essais parce que je n’ai jamais essayé ça. La literary non-fiction m’intéresse, c’est un genre qui ne se drape pas dans les oripeaux de la fiction. J’envisage d’écrire un essai sur l’Europe, les frontières et ses limites. Je me disais hier que pour inclure l'Angleterre je devrais aller voir ce que signifie la frontière entre l’Angleterre et le Pays de Galle ou avec l’Ecosse. Les frontières au sens politique - la ligne ‘de front’ d'autrefois, mais aussi ce qui s’ouvre dans ces lieux frontières, les espaces de la langue, les objets frontières, les espaces partagés.

Pourquoi avoir quitté le milieu universitaire ?

J’ai plus de liberté en tant qu’auteur car l’écriture universitaire est très contraignante. Je rencontre plus de gens et je touche plus de monde avec la fiction qu’en écrivant des textes universitaires que personne ne lit jamais.

Quelle est la ville du Moyen-Orient qu’il faut absolument visiter ?

Beyrouth ! J’ai des liens très fort avec le Liban, ayant vécu là-bas et écrit sur cette ville. C’est là où il faut aller habiter immédiatement (rires).

Pour plus d'infos sur Mathias Enard c'est ici et pour découvrir la librairie Caravansérail c'est ici.

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