Rencontre avec Stephan Zimmerli, du groupe rock Moriarty
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Rencontre avec Stephan Zimmerli, du groupe rock Moriarty

Estelle Nilsson-Julien le 09.10.18

Stephan Zimmerli (alias Zim Moriarty), membre du groupe rock Moriarty, expose les photos de son livre photo Echoes from the Borderline à Caravansérail. Son livre sert d’accompagnement visuel au nouvel album live du groupe et retrace leurs 10 dernières années de tournée. Ils ont traversé 25 pays du monde, soit 514,000 km pour entamer 300 concerts. Stephan s'est retrouvé avec environ 40,000 photos à la fin de cette tournée et a soigneusement regroupé les 100 meilleures dans sa rétrospective. L'artiste polyvalent nous parle de son projet, du groupe et des moments les plus fous de ses 10 ans de tournée.

 

Vous dessinez les affiches de Moriarty à la main. Pourquoi ?

Le groupe a une philosophie d’art graphique et de langage graphique où tout est fait à la main pour qu’on puisse voir le geste et les imperfections. Le but c’est de se questionner, de se demander si on a vraiment besoin d’utiliser des machines, si on ne peut pas faire les choses plus lentement et toujours utiliser nos mains, c’est une faculté plus sensible et poétique. En musique on essaye de faire pareil, on n’utilise pas de boites à rythme, de synthétiseurs ou de logiciels, on cherche à tout jouer nous-même, même imparfaitement. Si le public entend une erreur ou si une corde saute c’est la preuve qu’on a joué.

Est-ce que vous preniez les photos du livre Echoes from the Borderline avec le groupe ou quand vous êtiez seul ?

Ça dépend, il n’y a pas de règles. La plupart ont été prises avec le groupe mais il y en a que j’ai capturé seul. Par exemple celle-ci, (Stephan nous montre une des photos exposée) a été prise au festival Cosmo jazz qui a lieu sur le Massif du Mont Blanc, 4000 personnes viennent s’immerger dans la montagne. La photo est prise avec la scène derrière moi, d’un point de vue interne. Souvent les photos d’artistes ou de concerts, sont prises d’un point de vue externe, par un photographe qui observe les artistes. Et voici une autre photo (Stephan nous en montre une autre) prise en chemin pour aller à une émission de radio. On se croirait dans une scène de film, il y a une ambiance plutôt sinistre avec ce téléphone qui pend. C’est un exemple de photo qui déclenche une histoire et qui nous inspire pour nos chansons.

Pourquoi avoir choisi le médium de la photo pour ce projet ?

Le but c’est vraiment d’emporter les fans à l’intérieur du groupe. C’est aussi un voyage mental, j’ai remarqué que les membres du groupe ont des souvenirs très différents des tournées. Tout va trop vite et on n’a pas de temps pour profiter. La photo sert de preuve qu’on a vécu ces instants, c’est une mémoire artificielle où la vraie mémoire n’est plus là. Ça déclenche aussi des souvenirs, en voyant certaines photos je me rappelle tout d’un coup d’une série d'événements et de moments. C’est une sorte d’architecture pour la mémoire qui permet de mettre en relation les moments importants.

Quel appareil utilisez-vous ?

J’ai donc commencé à photographier tout ça avec un Leica M6 appareil analogique. Je trouve qu’il n’y a pas d’épaisseur dans la photo digitale, ça reste un fichier numérique sur un disque dur. J’ai toujours fait en sorte que le grain vibre sur les négatifs noir et blanc utilisés, on comprend que c’est de la lumière qui a imprimé ça sur une pellicule. C’est pareil dans la musique, même si on utilise l’ordinateur pour enregistrer on repasse sur une bande magnétique. Ça oblige à être beaucoup plus concentré, l’appareil digital dilue le moment alors avoir qu’une prise l'intensifie. La possibilité de modifier et de réenregistrer amène à une fausse perfection technologique.

Pourquoi le titre Echoes from the Borderline ?

Comment résumer 10 ans de tournée en quelques mots ? Ce n’est pas facile. En cherchant un titre on tombait souvent dans l’idée de résonance de mémoire, d'où le mot “echoes”. On ne voulait pas appeler ça live recordings ou live album parce que nous n’avons pas enregistré un seul concert mais sélectionné les meilleurs enregistrements de la tournée entière. L'instrumentum, le timbre de la voix de la chanteuse, les instruments qu’on utilise, la manière de jouer, évoluent au fil de la tournée et donc au cours de l’album.

Echoes from the Borderline c’est un titre qui évoque la guerre ?

Le titre reflète les thèmes de l’album, nos chansons qui font référence aux migrants, à la diaspora, à la dissidence. L'idée du voyage permanent et du mouvement perpétuel, lié à l’au-delà est aussi abordé. Une de nos amis Christine Salem, une musicienne vivant à l'Île de la Réunion nous a toujours dit que la musique pour elle c’est faire parler la voix de ses ancêtres. Même si je ne crois pas aux fantômes, la musique ressuscite des mémoires, des présences passées. La Borderline c’est à la fois la frontière entre les états, représentant les continents à traverser pour des raisons politiques mais aussi la frontière entre le monde réel et celui des esprits.

Un souvenir de moment difficile de la tournée ?

La tournée au Québec était difficile en termes d’endurance. L’hiver Québécois a énormément de résistance, il faisait moins 37 degrés. Tous les matins on rentrait dans le camion de tournée et on passait une heure à se réchauffer en se blottissant les uns contre les autres. Dans ces conditions il faut mobiliser un effort de tout le groupe. C’est un contraste avec les tournées Européennes qui sont assez répétitives par manque d'épreuves, au bout d’un moment tout est presque trop simple. Il y a un côté de routine ennuyant qui vient s’installer. Il y a une de mes photos exposée qui montre le fleuve Saint Laurent complétement gelé. Pour le traverser on était obligé de mettre notre camion de tournée sur un ferry brise-glace pour découper la banquise.

Pouvez-vous évoquer un souvenir fort de vos 10 ans de tournée ?

En 2009 on a joué dans un festival de rock à Mumbai, à l’Indian Institute of Technology (ITT). C'était le dernier concert d’une période intense de tournée sur 2 ans et demi, où on avait enchaîné 300 concerts. C'était le jour avant noël et aucun de nous connaissait Mumbai. La veille de notre concert on a complètement improvisé et fait une session d’enregistrement acoustique avec des musiciens classiques Indiens qu’on a rencontré dans un studio à Bollywood. On a joué nos chansons puis ils se sont mis à jouer avec nous, avec leur manière de jouer, leurs instruments. Ça a donné lieu à un enregistrement inédit qu’on n’a jamais diffusé. Le lendemain, lorsqu’on jouait à l’ITT on était complètement imbibé, à la fois épuisés et dans une sorte de rêve éveillé. Le public venait de toutes les régions en Inde, des Sikhs, des Punjabs, des Tamuls et il était en furie. C’est un des publics hystériques et animés qu’on n’a jamais eu. C’est un exemple de ce que la rencontre et le voyage musical peut créer.

Est-ce que vous prévoyez une tournée aussi intense pour ce nouvel album ? C’est reparti pour 800 concerts, 25 pays pendant 10 ans ?

Je ne sais pas si on pourra reprendre ce rythme-là. On s’est mis en pause sabbatique après cet immense voyage là, afin de reprendre nos vies normales. Je continue à faire de l’architecture et de la scénographie de théâtre. Pour nos prochains projets on essaye d’unir la scénographie, l’architecture, la photographie et la musique à travers une exposition de photos de Robert Doisneau à la Philharmonie de Paris en décembre. Avec le groupe on conçoit une bande son et moi je réalise une série de dessins et de carnets de croquis pour accompagner le parcours des visiteurs. À l’inauguration on jouera des “photos concerts”, liés à la projection d’images inédites de Robert Doisneau. C’est un peu la nouvelle direction du groupe.

Est-ce que vous avez déjà joué à Londres ?

Oui, plein de fois. La première fois c'était en 2007 dans un petit cabaret, Madame Jojo’s à Soho. Après on a aussi joué dans plusieurs endroits dont l’Institut Français, 93 Feet East sur Brick Lane, et à la Roundhouse. La plus grande salle qu’on a faite ici c’est le Barbican et la Union Chapel.

Et quels étaient les ressentis du groupe vis-à-vis du public ?

Il y a toujours un noyau de fans français à nos concerts ici mais on est un groupe bilingue, (franco-Américain), donc on attire aussi des londoniens et anglais. Chaque concert à Londres est toujours très différent. On est assez connecté avec les scènes de folk et blues de Londres, ayant collaboré respectivement avec le groupe Moon Music Orchestra et l’artiste Son of Dave. Les français sont ceux qui mettent le feu et allument nos concerts Londoniens, il y a moins d'écoute lorsque le public est majoritairement anglais. Après l’ambiance humaine et l'écoute musicale ne sont pas tant liés à une nationalité que ça. Il y a plutôt des cultures de lieux que de nationalités, par exemple notre concert au Barbican était extrêmement silencieux alors qu’a 93 Feet East il y avait un boucan pas possible.  

Qui sont vos fans ?

On n’a pas de public spécifique ; il y a des gens qui viennent à nos concerts avec leurs gamins et des gens beaucoup plus âgés. On ne veut pas se cantonner à un public ou à un type de musique spécifique.

Retrouvez l'exposition chez Caravansérail du 4 au 31 octobre. 

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