Quand BHL plaide contre le Brexit FR
SPECTACLE

Quand BHL plaide contre le Brexit

Nadège Alezine le 16.05.18

Pourquoi est-ce à vous, éminent intellectuel français, de vous adresser aux britanniques sur la décision du Brexit ?

Parce que le Brexit n’est pas une affaire britannique, mais européenne. Si le processus va vraiment au bout, si le Royaume Uni sort vraiment de l’Union Européenne, c’est une catastrophe pour lui, le Royaume Uni, mais ce sera un cataclysme pour nous tous. Donc, tout le monde est concerné. Intellectuel français ou pas, nous avons tous notre mot à dire sur cette affaire.

Comment vous est venue l’idée d’écrire Last exit before Brexit ?

J’ai écrit, en 2014, une pièce qui s’appelait Hôtel Europe et qui avait été créée à Sarajevo avant d’être reprise en France, au Théâtre de l’Atelier, avec, pour jouer « mon » rôle, l’immense acteur Jacques Weber. Or, dans Hôtel Europe, j’annonçais pour ainsi dire le Brexit. Je décrivais le collapse de l’Europe, sa mort lente – et apparaissait, en creux, cette possibilité de dislocation qu’incarne le Brexit. L’idée, à partir de là, m’a été suggérée par Sophie Wiesenfeld, une Française de Londres qui a créé un espace de débats franco-anglais nommé « Hexagon ». J’ai adapté la pièce. Je l’ai actualisée. De proche en proche, je l’ai quasiment réécrite. Et c’est devenu ce cri de colère, et d’alarme, contre les apprentis sorciers qui, au Royaume Uni, jouent avec le Brexit.

Le titre de la pièce fait référence au roman d’Hubert Selby jr, Last exit to Brooklyn. En quoi le Brexit et l’état de l’Europe actuel font-ils échos aujourd’hui à l’univers dépravé de Selby, décrit dans son roman ?

Je ne dirais pas « dépravé ». Mais plutôt « nihiliste ». Une Amérique rongée par le nihilisme, gagnée par nihilisme. Des personnages dévastés, disait Selby, par « les horreurs d’une vie sans amour ». Eh  bien le même constat s’applique, un demi-siècle après, à l’Europe nihiliste d’aujourd'hui. C’est ça que décrit mon ami Michel Houellebecq dans ses romans. C’est ça que je décris, et raconte, dans cette pièce. Car c’est un texte très politique, bien sûr. Mais c’est aussi, je crois, un texte poétique. Une sorte de roman. Avec des considérations sur l’amour, les rapports entre hommes et femmes, le bonheur ou non de vivre, la confusion des sentiments. Mon personnage, je vous le rappelle, perd peu à peu la tête. Il est seul en scène, enfermé dans une chambre d’hôtel de Sarajevo et occupé à préparer le discours que lui ont demandé les organisateurs d’un colloque de la dernière chance sur les moyens d’arrêter le Brexit. Et l’état du monde déteint pour ainsi dire sur lui. En sorte qu’on le voit, sur scène, perdre la tête et devenir fou.  

Quels sont selon vous les raisons qui ont poussé les Britanniques à voter en faveur du Brexit ?

Le Brexit n’est qu’une des manifestations, quoique particulièrement dévastatrice, de la vague populiste qui déferle en ce moment sur toute l’Europe. En France, vous avez le Pen et Mélenchon, ces jumeaux. En Grande Bretagne, vous avez les Brexiteurs de droite et de gauche.

D’après vous, quelles seront les conséquences du Brexit sur la future politique européenne ?

Je ne pense pas que l’Europe puisse durablement survivre à un retrait de la Grande Bretagne. C’est un des thèmes de la pièce : l’énormité de l’apport britannique à l’idée et à la construction européennes. Cela va au-delà des institutions. C’est l’esprit même de ces institutions, leur philosophie, leur ADN, qui sont d’origine anglaise.

Si la France devait à son tour faire un référendum sur la même question, quel serait le résultat final, selon vous ?

J’espère qu’aucun gouvernement français ne commettra l’erreur folle de David Cameron qui, pour des raisons politiciennes, a déclenché cet effet papillon. Les gens disent : « qu’avez-vous contre ce referendum ? est-ce que le referendum, ce n’est pas l’essence même de la démocratie ? ». Eh bien justement non. C’est un des buts de cette pièce : dénoncer l’énorme escroquerie politique et morale qui veut nous faire croire que demander à un peuple de répondre par « oui » ou « non » à une question aussi énorme, aussi complexe, que son maintien ou non dans l’Europe, serait l’essence de la démocratie.

Parmi les intellectuels britanniques contemporains, de qui pensez-vous être le plus proche ?

Ceux dont je me sens proche sont cités dans le corps de la pièce. Vous verrez. Ils verront.

Vous jouez en anglais. Est-ce difficile pour vous d’écrire et de jouer dans la langue de Shakespeare ?

Atrocement difficile, oui. Surtout jouer. Déjà en français, ce n’est pas simple. Mais en anglais ! Et avec mon effroyable accent !

Vous sentez vous plus Français qu’Européen ? ou Européen et Français ?

C’est une question que se pose le personnage. Ou, plus exactement, un ami anglais, Alan Mendoza, organisateur de cette conférence de la dernière chance, lui demande comment il veut être présenté. Et il répond : « je suis un écrivain européen d’origine française ». C’est une assez bonne définition.

Que vous évoque Londres, en quelques mots ?

Une des villes du monde les plus passionnantes, les plus romanesques, les plus intenses. Mais qui s’étiolera, se provincialisera, s’effondrera, si le Brexit n’est pas, in extremis, conjuré. C’est pour dire cela, pour ouvrir ce débat, et pour l’ouvrir jusqu’à la dernière minute, que j’ai écrit cette pièce et que j’ai accepté de la porter moi-même sur scène.

Réservations ici.

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Infos Pratiques
Date : le 04 juin 2018
Lieu
Cadogan Hall 5 Sloane terrace, SW1X9DQ Londres
Infos
Prix: entre £16.76 et £129.95. A partir à 20h.

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