Thomas Ehretsmann : portrait d’un portraitiste Coup de coeur
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Thomas Ehretsmann : portrait d’un portraitiste

Camille Letourneur le 28.06.17

(c) Jorge Herrera

Le BP Portrait Award est la compétition de portraits la plus connue au monde et est exposée à La National Gallery chaque année. Le Daily Mail la qualifie même d’ “Oscars du portrait”. Parmi les lauréats cette année : un français, Thomas Ehretsmann. Portrait… d’un portraitiste.

Propos recueillis par Camille Letourneur.

 

Comment vous êtes-vous lancé dans la peinture ?

Mon parcours a été plutôt sinueux. Enfant, mon rêve était de devenir dessinateur de bandes dessinées. Pendant mes études à l'Ecole des Arts Décoratifs de Strasbourg (de 1992 à 1998), j'ai commencé à faire du dessin d'observation, ce qui m'a amené à m'intéresser à la peinture réaliste: Degas, Hopper, Sargent... Malheureusement, vouloir faire de la peinture réaliste n'était pas encouragé à l'époque dans cette école et je me suis retrouvé un peu par défaut en section illustration. De plus, dans les années 90, Internet n'était pas là (ou peu) et à part Lucien Freud (que je considérais du coup comme un véritable héros), je pensais qu'il n'existait plus de peintres réalistes vivants et reconnus. J'avais donc mis cette ambition de côté. Après mon diplôme, j'ai publié un album de bandes dessinées aux éditions Delcourt (en 2000), mais j’ai ensuite estimé que l'illustration me convenait mieux dans la mesure où elle me permettait de travailler des images uniques en utilisant pour cela de la peinture. A défaut d'avoir eu une formation convenable dans mon école, j'allais essayer d'apprendre à peindre à travers des travaux de commande en illustration. J'ai eu la chance de travailler pour de nombreux et prestigieux éditeurs et magazines, d'abord français, puis internationaux et notamment américains: Elle Magazine, Le Monde, Hachette, Flammarion, The New Yorker, Rolling Stone, Penguin... En 2009, ayant besoin d'un peu de recul par rapport à l'illustration, je suis parti plusieurs mois en Norvège pour étudier avec le grand peintre Odd Nerdrum : c’était une expérience exceptionnelle qui m'a donné confiance en moi. En 2011, mon illustration servant de couverture à la bande dessinée "Murder Inc." (toujours aux éditions Delcourt) a reçu une médaille d'or de la Society of Illustrators de New York.

Être aujourd'hui reconnu par le BP Portrait Award, un des prix les plus prestigieux au monde en matière de peinture réaliste, est un aboutissement incroyable qui m'a bouleversé.

Les tableaux recueillis pour le BP Portrait Award sont impressionnants de réalisme : à l’époque de la photo, la peinture est-elle encore au goût du jour ?

Si la peinture réaliste n'a plus l'autorité qu'elle avait auparavant, elle s'est aussi dégagée de certains carcans: il ne s'agit plus de conforter une vision officielle de la société mais de peindre des expériences personnelles. Il ne s'agit plus d'affirmation mais de questionnement. Le seul outil du peintre aujourd'hui est sa sensibilité propre. Lucian Freud et Antonio Lopez Garcia sont deux immenses peintres réalistes contemporains et leurs visions du monde, s'ils s'enracinent bien dans l'art qui les précède, n'en sont pas moins uniques dans l'histoire de l'art. Il en est de même pour la peinture, qui reste, selon moi, de par son côté physique, très proche de l'humain.

Beaucoup de peintres réalistes d'aujourd'hui utilisent la photographie.

Pour ma part, j'essaie de compenser l'utilisation de la photo par la production de dessins et croquis réalisés exclusivement d'après modèle. Tant que je me sais capable de dessiner quelque chose d'après nature, cela ne me gêne pas d'utiliser une photo de cette chose si cela m'aide à avancer un peu plus vite.

 

Comment et pourquoi avoir participé au BP Portrait Award ?

Je me souviens encore de la première fois où j'avais visité l'exposition BP Portrait Award et du choc ressenti en voyant à quel point la peinture figurative était toujours bien vivante et pleine d'énergie. A l'époque bien sûr, faire partie des artistes exposés me semblait tout simplement impossible, tant il me restait de choses à apprendre au niveau technique. Mais consciemment ou inconsciemment, un objectif s'était inscrit dans un coin de ma tête: faire un jour partie de cette famille d'artistes capables d'exposer dans un lieu aussi prestigieux. En 2005, ma rencontre avec l'un d'eux, Phil Hale, m'a encouragé à faire une première tentative l'année suivante. J'avais alors réussi à passer la première des deux étapes de sélection avec un tableau intitulé "Vacuum", mais pas la seconde. J'avais ensuite passé plusieurs années à étudier les différentes techniques de peinture et à travailler essentiellement dans le domaine de l'illustration. J'y ai gagné une certaine confiance en moi et en ma technique. Ce qui m'a amené à retenter ma chance en 2016 (les modalités d'inscription se sont bien simplifiées en 10 ans) et à être cette fois-ci sélectionné pour l'exposition avec un tableau intitulé... "Vacuum 2". Cette année, mon objectif était de faire à nouveau partie de l'exposition. Jamais je n'aurais osé espérer faire partie des lauréats. Et qui plus est, en compagnie de deux peintres dont j'admire le travail depuis des années!

Pouvez-vous nous parler de votre portrait ?

Il s'agit d'un portrait de ma femme, Caroline. Avant de commencer un nouveau tableau, vous avez toujours quelques intuitions et éléments de réflexion, quelques bribes d'images en tête qui attendent de pouvoir prendre forme. Dans le cas présent, c'est la lumière qui a été le déclencheur du processus qui a abouti à ce portrait. En nous promenant, Caroline et moi, dans un parc à Strasbourg, j'ai soudain été frappé par la qualité de la lumière environnante: une lumière diffuse et douce qui me rappelait le travail de peintres naturalistes de la fin du XIXème siècle dont j'admire le travail: Jules Bastien-Lepage et Emile Friant. Que ce soit en illustration ou en peinture, j'essaie toujours de gommer les éléments trop narratifs (pour laisser de la place à l'imagination du spectateur) en les remplaçant par une ambiance, une atmosphère, une lumière qui, selon moi, traduisent bien mieux les sentiments ou les sensations que je veux exprimer dans une image. Dans ce portrait, ma femme était enceinte de notre premier enfant. J'ai estimé que la lumière exprimait davantage son état d'esprit que le fait de montrer son ventre.

Comme la lumière changeait rapidement et que de toute façon, je n'avais pas de matériel de dessin avec moi à ce moment-là (quasiment une faute professionnelle!), j'avais alors pris une série de photos pour capturer ce moment. Par la suite, ces photos plus quelques croquis m'ont permis de commencer ce tableau. Un stage l'été dernier à Bruges avec le grand peintre américain Steven Assael m'a permis de mieux comprendre et appréhender les rapports entre couleurs, valeurs, volumes, etc. A mon retour, j'étais enfin prêt pour peindre ce tableau. Il faut parfois savoir être persévérant !

 

BP Portrait Award, du 22/06 au 24/09 à la National Portrait Gallery, St. Martin's Place, WC2H 0HE Métro : Charing Cross

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