Michelle,  Soho French

Michelle, Soho French

le 03.05.16

“Ah, oui je le connais votre magazine. Il est glissant. On le distribuait avant, mais quand parfois il tombait par terre, on glissait dessus.” Elle s’affaire dans sa boutique, Michelle. Elle met le téléphone d’une cliente asiatique à charger en s’amusant de la taille de l’adaptateur. Elle s’interrompt pour demander des nouvelles d’un client régulier, au look gothique qui confine au dandysme, du khôl aux yeux et des têtes de mort à tous les doigts. Des styles, elle a dû en voir passer.Le magasin a été fondé en 1871 par Monsieur Bertaux, un communard exilé avec sa famille. Après la défaite de la Commune, beaucoup de révolutionnaires fuient Paris, certains s’exilent à Londres et c’est ainsi qu’est née la première pâtisserie française du Royaume-Uni. Au début, toute la famille vivait à l’étage et la cuisine était au sous-sol. Maintenant, les cuisines sont à l’étage mais tout est toujours fabriqué sur place. L’ambiance familiale elle aussi, est conservée dans son jus et dans l’équipe bien sûr : “Je ne pourrais pas travailler avec quelqu’un qui ne comprend pas ça. Le magasin est important pour tant de gens, c’est leur référence. J’ai des clients qui venaient ici quand ils étaient enfants, puis ils se sont mariés, ont eu des enfants à leur tour, puis ont divorcé. Ils revenaient toujours et moi j’étais toujours là.”

Des histoires dans l’Histoire

Toute la décoration faite de bric et de broc semble raconter une histoire. “Oui, plus ou moins. Ici, dans la vitrine derrière la caisse on mettait les petits-fours”. Ils ont été remplacés par les bibelots, cartes et guirlandes que Michelle a accumulés au fil des ans “car aujourd’hui, les gens n’achètent plus au poids.” Ce piano, là, qui sert de présentoir à livres, lui a coûté £10. Forcément des histoires, Michelle en a plein à raconter. Son magasin est un pan de l’Histoire. Elle sort une lettre de 1946 qu’un prisonnier de guerre a adressée au magasin. Nous voici transportés en pleine seconde guerre mondiale,  pendant l’invasion japonaise en Birmanie, alors sous contrôle britannique. Michelle se met en scène : c’est un prisonnier de guerre anglais qui raconte à un compagnon de cellule : “tu sais ce que j’aimerais bien manger là ? Un Mont-Blanc de Maison Bertaux, sur Greek Street.” Et il commence à se remémorer les pâtisseries de ce magasin avec la photo de famille au-dessus de l’horloge. Et son compagnon de cellule de lui murmurer, comme s’il déterrait un trésor du fin fond de sa mémoire : “mais je connais ce magasin… Je le connais… Ma pâtisserie préférée c’est le Paris-Brest.” Et les voilà qui dissertent sur les pâtisseries alors qu’ils mourraient de faim. Après la guerre, l’un d’entre eux envoya cette lettre de compliments anonyme.

Arrêter le temps

  “On va changer le menu, parce que nous n’avons que des croissants le matin. Aujourd’hui les gens veulent d’autres choses pour le petit-déjeuner, les croissants, ce n’est plus à la mode.” Le Soho dont elle se souvient était tout aussi éclectique mais pas autant commercial. Les gens y sortaient bien sûr, ça a toujours été un quartier animé par la vie nocturne. Mais entre la fermeture des magasins à 17h30 et l’ouverture des théâtres, il n’y avait rien à faire. Maintenant, c’est plein tout le temps, et une multitude d’établissements ont fait leur apparition. “La mode aujourd’hui, c’est d’avoir le choix. Plus on a de choix, mieux c’est. Enfin, je ne sais pas… Peut-être pas, d’ailleurs. Mais aujourd’hui les gens veulent avoir tous les choix et dans l’instant.” Au milieu du brouhaha de Soho et de ses histoires, c’est chez Michelle que le temps s’arrête. 

 

Sidonie Gaucher

 

 MY LONDON :

Son endroit préféré à Londres :

Chez elle, Maison Bertaux !

Sa pâtisserie préférée :

 Le Paris-Brest

Son souvenir préféré :

 Minuit, dans la pâtisserie déserte.

 

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