Le conte d'Amina
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Le conte d'Amina

Sylviane DEGUNST le 03.03.17

J’aurais pu te parler de Rosa Parks,  Marie Curie, Angela Davis, Nina Simone, de Simone De Beauvoir et de Simone Veil, de Françoise Dolto, de Zaha Hadid, de Claudie Haigneré, Christiane Taubira, Florence Aubenas, Emmanuelle Riva, Sonia Rykiel, Jeanne Moreau, Jeanne Balibar, Virginia Woolf ou Leïla Slimani, Angela Merkel ou Hillary Clinton, Maïwenn ou Julie Delpy, de Niki de Saint Phalle et de Camille Claudel, de Catherine Ringer ou Christine and the Queens, de Kate Moss ou Karlie Kloss, de toutes ces pointures, de ces femmes puissantes, activiste, actrice, écrivaine, astronaute, psychanalyste, architecte, chanteuse, politicienne, model, designer, journaliste, cinéaste, peintre, photographe mais tout a déjà été écrit sur ces femmes illustres.

 

J’aurais pu te parler de Violette, ma mère, qui fut tour à tour vendeuse (chaussures de luxe), postière, assistante maternelle, guide de château, cuisinière hors pair et mère-enfant à la gaité contagieuse et inébranlable. Je choisis Amina, ma copine de classe, Marocaine, 38 ans, mère de quatre enfants, femme au foyer.

 

Amina est arrivée dans notre cours d’ESOL* de City & Islington College en robe de bure maronnasse la couvrant de la tête aux pieds, enserrant ses cheveux et ne laissant voir que son visage frais et sérieux, modeste, rarement souriant. Elle s’est immédiatement distinguée dans cette classe de quinze étudiantes (seulement deux jeunes hommes, un Russe et un Italien) venues d’Érythrée, du Soudan, de Lithuanie, d’Italie, d’Espagne, du Pérou, d’Iran, en gagnant avec aisance le concours du Balloon Game**. Elle avait choisi d’interpréter Martin Luther King.

 

– Comment se fait-il que tu parles si bien l’anglais ? lui demandai-je, étonnée par l’étendue de son vocabulaire, comparé au mien équivalent à celui d’une enfant de 2 ans.

– Je vis à Londres depuis quatorze ans.

– Ah bon ?! Et pourquoi venir en cours seulement maintenant ?

– Parce que ma belle mère est morte, répondit-elle sans affect.

 

Nous avons rapidement sympathisé et j’appris qu’elle vivait avec mari et enfants sous le toit de sa belle mère qui la cantonnait au foyer. Interdiction d’aller à l’université, là n’était pas la place d’une mère de famille. J’étais interloquée, mes amis marocains de Paris sont l’une avocate, l’autre économiste au Trésor.

Deux mois après le début de l’année, Amina a entamé une sorte de mue. Elle est arrivée un matin en jean et baskets, ayant jeté la robe de bure aux orties et ne portant qu’un simple foulard sur les cheveux. Je la complimentai sur la couleur de l’étoffe. Le jour suivant le foulard était fleuri, assorti au pull. Quelques semaines plus tard, Amina me confia qu’elle était en conflit grave avec son mari ; celui-ci voulait marier leur fille aînée, 16 ans, avec un homme de leur village et menaçait de la retirer du lycée où elle excellait.

 

À la fin de cette année universitaire, qui fit office de révolution dans sa vie, Amina était divorcée. Peter, notre professeur, à qui je racontai cette histoire, éclata de rire et, l’air faussement gêné, dit qu’il était sans doute coupable de cette métamorphose.

Pouvoir immense de l’Éducation.

 

Sylviane DEGUNST

 

*English for Speakers of foreign language.

** On est deux dans une montgolfière entrain de descendre à pic vers l’océan. Faut en jeter un par-dessus bord afin que le ballon remonte dans les airs et ainsi sauver sa peau.

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