Agnès Poirier explique le féminisme français aux British
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Agnès Poirier explique le féminisme français aux British

Sidonie Gaucher le 02.03.18

Après la tribune polémique sur la “liberté d’importuner” signée par 100 femmes françaises, Catherine Deneuve a pris ses distances avec certaines signataires, ce qui a donné lieu à votre “explication de texte” dans la presse anglaise. Pourquoi a-t-il fallu expliquer le point de vue français ?

Déjà, pour une question culturelle. Les étrangers nous perçoivent souvent de façon plus aiguë que nous vis-à-vis de nous-mêmes, donc j’explique notre différence et notre complémentarité. J’avais écrit dans le New York Times sur un livre peu connu de Simone de Beauvoir, America Day by Day, où elle raconte son expérience des États-Unis. On y voit déjà le dialogue entre le féminisme à la française et celui à l’américaine, plus rude. Dans cette lettre, tous les clichés sur la femme française reviennent. C’est très difficile d’avoir une conversation constructive sur le sujet et surtout, d’expliquer l’importance de la diversité des signatures au bas de cette lettre.

Était-ce un moyen de rappeler que le féminisme n’est pas nécessairement contre les hommes et qu’il en existe une expression en faveur des femmes tout en étant avec les hommes ?

Il y a beaucoup de féminismes aujourd’hui qui ne sont pas en guerre contre les hommes. Et pour mener des combats comme l’égalité des salaires, par exemple, on a besoin des hommes !

En France, le projet de loi contre les violences sexistes mené par Marlène Schiappa prévoit de verbaliser le harcèlement de rue. Vous avez commenté dans The Guardian : “Les hommes ont besoin d’être éduqués, pas d’avoir une amende.”

Oui, en plus, il faut apparemment que l’injure soit prise en flagrant délit pour être punissable. On a plus vite fait d’éduquer nos enfants pour arriver à quelque chose de correct. Mais dans la société française la résurgence de la misogynie à caractère religieux revient en force. Et l’éducation des hommes par ces mères-là ne fait pas vraiment avancer la cause féministe.

La “mode” du féminisme fait-elle avancer les choses ou, au contraire, noie-t-elle le combat dans les différents sons de cloche ?

Tout débat est bon à prendre, la diversité des voix est saine, à condition d’avoir l’esprit éclairé pour distinguer ce qui appartient à la haine de l’homme ou à la libération de la parole des femmes. Cette libération est bénéfique, encore faut-il la canaliser et que la justice s’en empare pour que cela puisse dépasser le stade de la rumeur.

Que pensez-vous des hashtags anglais #metoo
et français #balancetonporc ?

Pourquoi ne pas avoir traduit #moiaussi, tout simplement ? Avec #balancetonporc, on est déjà dans la délation, au contraire de la justice, on “balance”…

La femme est coincée dans une logique très binaire : victime ou salope. Est-ce que le féminisme n’est pas pris au piège de la logique qu’il dénonce ?

Je ne pense pas, à partir du moment où la parole des femmes est canalisée et que justice est faite. Simplement, il faut se méfier des distractions, comme de s’attarder sur les épiphénomènes du débat ou de perdre son temps sur l’écriture inclusive, par exemple. La libération de la parole des femmes est une bonne chose, mais plus importante encore est la pertinence du propos.

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